Le problème exégétique du sacrifice humain de Méscha

En 2 Rois 3, Joram, le roi d’Israël lance une expédition contre Méscha, le roi de Moab, conjointement avec Josaphat, roi du Juda, et le roi d’Edom, qui n’est pas nommé. L’expédition manque de tourner au fiasco dans le désert d’Edom, mais finalement YHWH leur accorde une victoire inespérée sur les forces de Moab suite à une prophétie d’Elisée (cf. v.9-25).

Méscha se refugie alors dans la ville de Kir-Haréseth, qui est immédiatement assiégée. Après une dernière tentative de sortie qui se solde par un échec (v.26), le roi de Moab accomplit alors une chose abominable : il sacrifie son fils héritier sur la muraille, aux yeux de tous, pensant sans doute ainsi apaiser la colère du dieu Chemosh, à qui il attribuait sa défaite (v.27). [Avant que l’un de nos lecteur ne nous en fasse la remarque, précisons que l’image associée cet article représente Moloch, et non Chemosh]

Au sein même de ce sordide récit, la dernière partie du v.27 pose un problème.

 

 

Le problème

Dans la S21, la dernière phrase de ce texte semble assez facile à appréhender :

« Les Israélites éprouvèrent alors un tel sentiment d’indignation qu’ils s’éloignèrent du roi de Moab et retournèrent dans leur pays.« 

Cependant cette traduction est loin d’être évidente. Si l’on traduit le texte littéralement, la grande colère/indignation dont il est question s’exerce clairement contre  ou sur Israël :

« Et il y eut une grande colère contre Israël, et ils s’éloignèrent de lui et retournèrent dans le pays.« 

 

« Le pays » est sans aucun doute celui d’Israël, ou peut être l’ensemble du territoire des royaumes du nord et du sud ; « lui » est sans aucun doute Méscha, le roi de Moab. Mais qu’en est-il de cette grande colère et de qui vient-elle ?

 

 

Les solutions les plus courantes

Nous l’avons dit, l’option défendue par la S21 suggère que le sacrifice de Méscha provoque une telle indignation et un tel dégoût au sein de la coalition que les armées en présence décident de se retirer. La plupart des exégètes évangéliques suivent cette voie : c’est apparement la plus simple et elle est techniquement possible. Cependant, cette proposition s’accorde difficilement avec le le contexte de la narration et elle n’apporte aucune explication crédible quant au demi-tour soudain des Israélites.. En effet, pourquoi les Israelites, s’ils sont dans une telle colère, ne mettent-ils pas Kir-Haréseth à sac, comme ils semblaient proche de le faire avant le sacrifice de Méscha ? N’était-ce pas ce qu’Elisée avait prophétisé ?

Pour Grays (1 and 2 Kings, 438) cette colère est en réalité celle de Chemosh, ce qui signifierait que notre texte témoignerait de quelques restes de théologie polythéiste. Cette référence au « pouvoir » d’une divinité non israélite aurait par la suite été supprimée du texte par un scribe Yahwiste (ainsi Kittel, Šanda, etc.). Kaufmann (Collected Papers, 205-207) n’est pas du tout de cet avis : selon lui, « la colère de Chemosh est une image totalement non biblique ». Il défend en revanche l’idée d’une « colère magique », à l’image de la menace posée par Balaam (cf. Josué 24:10). Pour Kaufman, c’est l’absence apparente d’Elisée au moment du sacrifice de Méscha qui ouvre la porte à cette « colère » dispersant les Israélites. Cependant, cette colère magique n’est pas davantage « biblique » que la colère de Chemosh que Kaufmann réfute… Et dans tous les cas, l’absence d’Elisée au moment du sacrifice est une spéculation fondée sur un argument du silence.

Certaines interprétations prennent davantage en compte la théologie de l’auteur du livre des Rois. Paul House (1, 2 Kings, NAC, 268) suggère que ce sacrifice a suscité une  réaction féroce de l’armée de Moab, entraînant peut-être une sortie victorieuse. Ainsi, la colère ne serait pas celle de Dieu, mais celle de Méscha et de ses troupes. Cependant, là encore, cette explication ne semble pas s’accorder avec le contexte de la narration. Dans un tout autre registre, plusieurs commentateurs s’appuient sur la multitude de sens de qeṣep, « colère ». Ce terme, en effet, peut véhiculer l’idée de frustration, celle de la panique (Keil), ou encore de la tristesse et de la vexation de la part des Moabites (Driver).

Toutes ces propositions sont ingénieuses, mais elles ne font que souligner notre ignorance quant à cette phrase ambiguë et elles peinent à expliquer pourquoi Israël quitte subitement le champ de bataille alors que la victoire semblait si proche.

 

 

Une autre voie

Mais une dernière option me paraît envisageable  : la colère en question serait celle de YHWH, et elle s’abattrait sur la coalition parce que les Israélites se seraient éloignés de Méscha et qu’ils n’auraient pas détruit Kir-Haréseth, bravant ainsi l’un de ses commandements.

Dans ce cas, il faudrait traduire la clause ainsi :

« Il y eut une grande colère contre Israël car il s’éloignèrent de lui (de Méscha) et il retournèrent dans le pays (Juda/Israël)« 

 

De prime abord, la syntaxe du texte ne se prête pas facilement à cette interprétation : les clauses sont jointes par un waw, une conjonction qui revêt rarement une fonction causale ou explicative. Il faut également reconnaître que l’histoire de l’interprétation ne semble jamais aller dans ce sens (on notera toutefois que, sur ce verset, l’histoire de l’interprétation a tendance à aller dans tous les sens !)

Néanmoins, cette explication s’accorde bien avec la forme finale du texte et sa rhétorique :

(1) Au v.19, Elisée prophétise la défaite de Moab, et il ajoute : « Vous détruirez toutes les villes fortifiées et toutes les villes importantes ; vous abattrez tous les arbres fruitiers ; vous comblerez toutes les sources ; vous dévasterez toutes les terres cultivées, en y jetant des pierres. ». S’agit-il d’un oracle prophétique ou d’une série de commandements ? Si c’est une prophétie, elle ne s’est pas pleinement accomplie, car Kir-Haréseth est encore debout. Et si c’est un ordre, il n’a pas été pleinement obéi… Tout porte à croire que c’est la deuxième option qui est la bonne.

(2) Au verset 25, tout le pays est saccagé à l’exception de Kir-Haréseth. Les porteurs de frondes l’encerclent et frappent ses murailles ; la ville est près de tomber. Lorsque le sacrifice du fils de Méscha a lieu, le roi de Moab pense certainement vivre ses derniers instants. Dans un certain sens, il sacrifie son propre fils à sa place

(3) Il semble donc que YHWH avait commandé à la coalition de frapper Kir-Haréseth et qu’elle s’apprêtait à le faire. Cependant, impressionnée ou apeurée par le grand sacrifice de Mécha, elle y renonce. Ainsi, l’incrédulité et l’idolâtrie d’Israël maintes fois dénoncées dans le livre des Rois refont surface.

 

Si cette explication est la bonne, ce que j’ai tendance à penser, alors c’est bien la colère de YHWH qui s’exerce contre Israël, et ce à cause de leur désobéissance teintée d’idolâtrie. Après avoir expérimenté une grande délivrance de la part de YHWH, ils se laissent impressionner par le culte de Chemosh dans son expression la plus terrible : un sacrifice humain.

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).