Incendie de Notre-Dame : faut-il y voir un jugement de Dieu ?

Il n’aura échappé à personne sur les réseaux sociaux que les protestants évangéliques (dont je fais partie) sont profondément divisés sur l’incendie de Notre-Dame de Paris. Si les instances représentatives ont immédiatement manifesté leur soutien et leur solidarité à l’égard des catholiques touchés en plein coeur par cette tragédie, d’autres y ont au contraire vu un « jugement de Dieu », faisant une lecture très « spirituelle » de cet événement.

Avant d’expliquer ma position personnelle, un petit éclairage est nécessaire pour comprendre la réaction de certains évangéliques. Pour certains d’entre eux, en effet, Notre-Dame de Paris est une Eglise construite sur un ancien temple païen (et qui plus est, construire par les ancêtres des franc maçons, même si cette filiation entre les constructeurs de cathédrales et la maçonnerie actuelle me paraît beaucoup plus fictive que réelle), et c’est un lieu où l’on vénère tout particulièrement Notre-Dame, puisque l’Eglise a été consacrée par Louis XIII à la « Reine du Ciel ». Or dans l’ancien testament, la « Reine du Ciel » désigne non pas Marie, la mère de Jésus, mais une divinité babylonienne (Astarté, qui correspond à l’Isis Egyptienne) dont le culte est en abomination au vrai Dieu puisqu’Astarté est en réalité un démon (cf le livre du prophète Jérémie, chapitre 44). Pour beaucoup d’évangéliques, par conséquent, le culte marial est la résurgence, sous une APPARENCE chrétienne, d’un culte païen, et les catholiques qui croient vénérer Marie, la mère de Jésus, vénèrent en fait une divinité païenne, le culte marial s’étant historiquement constitué pour apporter un contrepoint au culte des déesses mères très présent dans les religions païennes.

Le culte marial semble être en partie lié à la christianisation de ces cultes païens, tout comme le culte des saints, puisqu’il a bien fallu, pour évangéliser les peuples païens qui n’étaient pas forcément disposés à recevoir la Révélation chrétienne, reprendre des éléments de leurs cultures, en leur donnant une signification chrétienne. Mais pour les Evangéliques, la christianisation de ce culte païen (on ne trouve guère de trace du culte marial avant le concile d’Ephèse, qui proclame Marie « Theotokos », c’est-à-dire mère de Dieu) semble entrer en conflit avec les Evangiles, qui invitent à ne servir et à ne rendre de culte qu’à Dieu seul, comme Jésus, qui est Dieu, le rappelle à Satan lors de sa tentation dans le désert. Bref, les évangéliques reprochent au catholiques de tomber dans une forme d’idolâtrie (l’idolâtrie consistant à adorer comme Dieu ce qui n’est pas Dieu) ce à quoi les catholiques répondent en disant qu’ils « n’adorent » pas Marie, mais qu’ils la « vénèrent », introduisant du coup des distinctions subtiles entre culte de lâtrie (adoration) réservé à Dieu seul, culte de dulie (réservé aux saints) et culte d’hyperdulie (réservé à la Vierge Marie).

Les évangéliques ont certes un réel respect et honorent Marie, la mère de Jésus, mais ils pensent que le culte marial n’est pas conforme à l’Evangile tel qu’ils l’interprètent différemment des catholiques. En conséquence, leur lecture d’Apocalypse 17-18 les amène, pour certains d’entre eux, à y voir une prophétie sur l’Eglise catholique, considérée comme une religion « apostate » (ce qui était déjà l’interprétation des Pères de la Réforme sur la « grande prostituée », la prostitution spirituelle désignant, dans la Bible, l’idolâtrie) et il faut reconnaître que certains passages de ces deux chapitres sont « troublants », même si d’autres interprétations ont pu être proposées (cela pourrait être aussi la Rome antique, voire Jérusalem, et non la Rome chrétienne).

Or la prophétie de Jean, en Apocalypse 17-18, annonce clairement un « jugement » sur la grande prostituée. Certains évangéliques voient donc dans les troubles actuels qui secouent l’Eglise catholique le signe que Dieu est en train de la juger pour son infidélité à la Parole (infidélité que les catholiques estiment seulement être une « autre interprétation » de la Parole, et même, pour eux, la seule bonne interprétation de la Parole du fait qu’ils croient en l’existence d’un « magistère infaillible » pour interpréter correctement celle-ci, et qu’ils considèrent que la Révélation n’est pas donnée seulement dans les Ecritures, mais aussi à travers la Tradition qui garantit son interprétation correcte).

 

Pour ma part, même si, en tant qu’évangélique, je n’encourage pas le culte marial, et même si je pense, comme beaucoup d’évangéliques, que l’argent utilisé pour la reconstruction de la cathédrale serait peut être plus profitable pour les nécessiteux et ceux qui sont dans le besoin, je ne pense pas néanmoins qu’il faille voir dans l’incendie de Notre-Dame un « signe du ciel ». Notre-Dame est bien plus qu’un lieu de culte catholique, c’est un chef d’oeuvre artistique qui témoigne du génie français, un symbole de la France qui fait partie du patrimoine culturel et historique de la nation et qui rappelle à celle-ci son identité chrétienne par delà les vicissitudes du temps. Tirer à boulets rouges sur Notre-Dame en se réjouissant de cet incendie, c’est aussi, me semble-t-il,prendre le risque de scier la branche chrétienne, commune au catholicisme et au protestantisme, sur laquelle nos deux confessions sont assises, ce qui fait le jeu de ceux qui voudraient voir disparaître tout symbole chrétien de l’espace public.

 

 

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Charles-Éric de Saint Germain est professeur agrégé de philosophie en classes préparatoires. Il est l’auteur de "La défaite de la raison. Essai sur la barbarie politico-morale contemporaine" (Salvator, 2015) et de "Cours particuliers de philosophie" (Ellipses, 2011-2012).