Existe-t-il des divergences chronologiques entre les deux premiers chapitres de la Genèse ?

Voici le troisième article d’une nouvelle série sur les textes de la Genèse dans laquelle j’évalue les divergences régulièrement mises en avant entre Genèse 1 et 2. Pour rappel, voici la liste des incohérences les plus fréquemment avancées (voir ici pour une présentation plus détaillée de chacun de ces arguments) avec les liens renvoyant vers celles qui sont déjà traitées :

  1. Divergence de noms attribués à Dieu.
  2. Divergence entre les récits de la « pré-création ».
  3. Plusieurs divergences chronologiques.
  4. Divergence dans l’action de « nommer ».
  5. Divergence dans le mode de création.
  6. Divergence de portée entre chaque récit.

 

Dans cet article, je souhaite traiter de la troisième incohérence supposée, celle des divergences chronologiques :

Divergences chronologiques. En Gn 1, Dieu crée les animaux en premier, le sixième jour (Gn 1.24 ; cf. 1.27) alors qu’en Gn 2 c’est l’homme qui semble être créé le premier (Gn 2.7 ; cf. Gn 2.19). De même, en Gn 1, les plantes sont créées avant l’homme, le troisième jour (Gn 1.9-13) tandis que l’homme apparait avant elles en Gn 2 (Gn 2.5-7 ; cf. Gn 2.8-9). Enfin, la création de l’homme et de la femme semble simultanée en Gn 1 (Gn 1.27) alors qu’elle est clairement distincte en Gn 2 (Gn 2.22). Il faut également noter qu’on ne retrouve aucune trace de chronologie en Gn 2, alors que la succession de soirs et de matins est un marqueur structurel du récit de Gn 1.

 

 

Deux récits agencés de manière chronologique ?

Cette contradiction supposée part du principe que les deux récits de Genèse 1 et 2 seraient tous deux agencés de manière chronologique. Des deux côtés du spectre, que l’on adopte une approche conservatrice ou critique de l’intégrité et de l’unité de Genèse 1.1-2.25, il est courant de chercher à harmoniser les différentes séquences temporelles que ces textes semblent renvoyer. Cependant, les théories conservatrices qui empruntent ce chemin et qui suggèrent par exemple que Genèse 2.4-25 décrirait exclusivement la séquence du 6ème jour ne me paraissent absolument pas convaincantes –les harmonisations proposées sont souvent superficielles et ne résolvent pas vraiment les difficultés.

À l’inverse, l’idée qu’un ou plusieurs compilateurs plus tardifs aient pu placer côte à côte  deux sources divergentes sans chercher à en harmoniser la chronologie me laisse songeur. Certes, l’on pourrait avancer l’explication que cet éditeur/compilateur tenait ses sources en haute estime et qu’il ne pouvait se résoudre à les modifier (c’est l’hypothèse implicitement suivie par Carr et Stordalen). Mais les réutilisations et surtout les réadaptations successives de ces textes créationnels par la littérature canonique ultérieure (« l’exégèse intra-biblique ») suggèrent le contraire.  Du point de vue de la logique, que l’on accepte ou que l’on rejette l’unité de Genèse 1.1-2.25, rien ne semble expliquer pourquoi la forme finale du récit devrait contenir des divergences chronologiques aussi grossières.

La première question à se poser est donc la suivante : ces deux récits sont-ils réellement agencés de manière chronologique ?

En ce qui concerne Genèse 1.1-2.3, les six séquences successives de soirs et de matins qualifiées de « jour » l’indiquent assez clairement, même si l’arrangement de ces séquences semble témoigner d’un cadre littéraire plus élaboré. La littérature biblique ultérieure, notamment Exode 20.8-11, lit le premier récit de la création sous un angle chronologique, et il n’y a aucune raison de penser que ce n’était pas là l’intention initiale de l’auteur.

Rien n’est moins sûr en ce qui concerne Genèse 2:4-25. Certes, on peut y lire une succession de séquences qui suggère un déroulement narratif, mais rien n’indique que l’arrangement vise une précision chronologique semblable à celle de Genèse 1.

Tout d’abord, je doute que le positionnement textuel de la création des animaux (Gn 2.19) après celle de l’homme (Gn 2.7) et avant celle de la femme (Gn 2.20-21) constitue une indication chronologique, bien au contraire. Aucun indice linguistique décisif ne suggère que la création des animaux soit concomitante avec leur présentation à Adam. J’estime que le début du verset 19 n’est pas forcément consécutif avec le matériel qui précède (un discours divin) et qu’il est possible de traduire Genèse 2.19 ainsi : « L’Éternel Dieu avait formé de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait… ». Cette traduction, tout à fait légitime du point de vue de la syntaxe, résout à elle seule l’ensemble des difficultés chronologiques relatives à la création de l’homme, de la femme, et des animaux.

L’autre difficulté avancée –celle de la création des végétaux– ne me paraît pas poser davantage de problèmes. Certes, Genèse 2.5 semble faire référence à une séquence temporelle antérieure à la création de l’homme lors de laquelle aucun arbuste ni aucune herbe des champs n’était sur la terre. Cependant, le texte ne stipule pas à quel moment la création de ces végétaux a lieu, car les versets 8-9 décrivent l’implantation et l’agencement d’un jardin « à l’est ». Les arbres du v.9 sont situés à l’intérieur de ce jardin et ne visent pas à indiquer que la vie végétale était inexistante avant eux.

Les divergences chronologiques supposées ne sont donc pas insurmontables et elles partent surtout du présupposé que Genèse 2.4-25 serait arrangé de manière chronologique, ce qui n’est cependant pas le cas. La question reste cependant ouverte : si Genèse 2 ne décrit pas une succession temporelle d’actions, comment donc la narration est-elle organisée ?

 

 

Un arrangement différent entre les deux récits

J’ai récemment assisté à une présentation de Todd Patterson, professeur à la Matej Bel University en Slovaquie, intitulée « Le rôle de l’homme et de la femme de Genèse 2 dans la création de Genèse 1 : un argument en faveur de la cohérence narrative » (« The Role of Genesis 2’s Man-woman in Genesis 1’s Creation: An Argument for Narrative Coherence »). Patterson y défend l’hypothèse très convaincante d’une structure narrative non chronologique en Genèse 2.4-25, structure qui serait essentiellement basée sur un arrangement littéraire autour de deux phases de type « tension-résolution ».

C’est cette hypothèse qui vous est présentée ci-dessous.

 

Première phase : la création de l’homme (Gn 2.5-17)

En Genèse 2.5-6, l’auteur met en mouvement l’intrigue de l’ensemble de Genèse 2 en introduisant une tension qu’il est très important d’identifier, car elle est la clé de compréhension de l’ensemble du récit. Comme nous l’avons vu (ici), l’eau de Genèse 2.6 décrit une situation semblable à celle de Genèse 1.2 : une création brute, non finie, qui demande à être organisée. Quelque chose manque à cette création, et la narration ne peut aboutir sans que cette tension ne soit résolue. La résolution intervient lorsque Dieu crée l’homme pour travailler la terre, plante des arbres pour pallier le manque de végétation, et crée des rivières qui canalisent les eaux « non organisées » de Genèse 2.6.

Le récit débouche alors sur une nouvelle image de la création, celle d’un sanctuaire où l’homme entretient une relation avec Dieu qu’il a pour responsabilité de maintenir (pour une discussion autour du jardin d’Eden fonctionnant comme un sanctuaire/temple, voir ici). Vers le milieu du récit, tel un point d’orgue narratif, l’interdiction de ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal vient encadrer cette perspective relationnelle : si l’homme déroge à ce commandement, sa relation avec Dieu prendra fin et il mourra (Gn 2.17). Il va sans dire que cet avertissement anticipe la chute de Genèse 3.

 

Deuxième phase : la création de la femme (Gn 2.18-25)

Mais l’intrigue continue et l’auteur introduit une autre tension au verset 18 : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Cette nouvelle tension est d’autant plus forte lorsqu’elle est lue à la lumière de Genèse 1, où Dieu évalue tout ce qu’il a créé comme « bon », voire « très bon » (Gn 1.31). Elle prend la forme, une nouvelle fois, d’un problème qui doit être résolu. Le texte en révèle même la nature  – l’absence d’une aide et d’un vis-à-vis approprié pour l’homme. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la séquence qui suit immédiatement n’est pas celle de la création de la femme, mais la formation et surtout la « nomination » des animaux (v.19-20). Cependant, cette section ne résout pas la tension narrative, comme l’indique le commentaire éditorial du v. 20 : « mais pour l’homme, il ne trouva pas d’aide qui fût son vis-à-vis » (v.20b).

Pourquoi le texte consigne-t-il cela ici ? Quelle est la place de cette déclaration dans le récit ? Cette insertion des v.19-20 parait superflue ; l’auteur aurait très bien pu l’omettre et passer directement à la séquence de création de la femme. Mais si nous acceptons que le principe d’organisation de ce récit n’est pas la chronologie mais le mouvement de la tension à la résolution, alors l’affirmation du v.20b, « il ne trouva pas d’aide qui fût son vis-à-vis », prend tout son sens : sa fonction est d’incrémenter l’intensité de l’intrigue et de préparer le lecteur à la résolution du problème en augmentant son intérêt et son immersion dans la narration.  Lorsque la femme est finalement créée, la résolution n’en est que plus satisfaisante.

Ces deux phases et ces deux tensions (Gn 2.5-6 et Gn 2.18) ne sont pas en opposition l’une et l’autre. Elles sont complémentaires : ce n’est pas seulement l’homme, mais le couple primordial dans son ensemble qui est créé pour maintenir l’ordre de la création divine et pour garder ce sanctuaire relationnel, ce jardin, dans lequel il pourra pleinement s’épanouir en communion avec Dieu. La tension est résolue, la création est à nouveau complète et cette deuxième phase se termine comme la première avec l’affirmation que l’homme et la femme étaient nus et n’en avaient point honte (Gn 2.25). Comme dans le cas de Genèse 2.17, le verset 25 anticipe le cataclysme de Genèse 3, où l’homme et la femme « découvrent » qu’ils sont nus et se cachent.

 

 

Conclusion : quelle est la pertinence de cette lecture ?

En Genèse 2, ces deux phases de tension-résolution se terminent sur la perspective d’un équilibre créationnel très semblable à celui qui conclut Genèse 1. Cet équilibre, l’homme et la femme ont pour responsabilité de le maintenir en obéissant au commandement spécial de Dieu (Gn 2.17). La suite du récit, nous le savons, dévoile leur échec total.

À titre personnel, c’est la cohérence narrative globale de l’approche de Patterson qui tend à me convaincre le plus :

  • Les eaux de Genèse 1.2 et celle de Genèse 2.5-6 décrivent une même création « à l’état brut » et appellent toutes deux à un agencement divin plus élaboré.
  • Genèse 1 se focalise sur le déroulement de la création et sur la manière dont Dieu l’organise harmonieusement. Genèse 2 insiste sur l’importance de l’homme et de la femme dans le plan du Dieu créateur et souligne leur importance théologique. Ainsi, si le chapitre 1 se conclut sur une création parfaitement ordonnée et très bonne, le chapitre 2 suggère qu’il suffit d’enlever l’homme et la femme de cette création pour revenir à une forme de désordre, de chaos. Patterson conclut : « La création toute entière inclut un vide que seul l’homme et la femme peuvent combler ». À mon sens, les récits prophétiques de « décréation », par exemple Jérémie 4.23-26, semblent accréditer cette lecture (voir en particulier Jr 4.25).
  • Enfin, la cohérence littéraire ne se limite pas aux deux premiers chapitres de la Genèse, mais elle s’étend au récit de la chute qui est anticipé, nous l’avons vu, par Genèse 2.17 et Genèse 2.25.

 

En synthèse, les prétendues divergences chronologiques entre Genèse 1 et 2 s’estompent dès l’instant où l’on considère que l’arrangement de Genèse 2 suit un mouvement narratif de type tension-résolution. La place des séquences problématiques est en réalité murement réfléchie, fruit d’un travail littéraire particulièrement élaboré. Plus le lecteur s’immerge dans la narration, plus le cataclysme cosmique du chapitre 3 lui apparaît dramatique.

 

 

 

 

Ces ressources pourraient vous intéresser :

 

 

 

 

 

 

Abonnez-vous au Bon Combat

Recevez tous nos nouveaux articles directement sur votre boîte mail ! Garanti sans spam.

Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).