Les eaux : une « contradiction » entre Genèse 1 et 2 ?

C’est ici le deuxième article d’une nouvelle série sur les textes de la Genèse. Je collecte depuis plusieurs mois l’ensemble des mes réflexions sur « l’histoire des origines » (Genèse 1-11) et, dans la présente série, je cherche à évaluer les prétendues divergences entre les deux récits de la création (Genèse 1.1-2.3 et Genèse 2.3-25). La semaine dernière, je traitais de la première d’entre elles, à savoir les différents noms attribués à Dieu entre Genèse 1 et 2 (voir ici). Pour rappel, voici la liste des incohérences les plus fréquemment avancées (voir ici pour une présentation plus détaillée de chacun de ces arguments) :

  1. Divergence de noms attribués à Dieu.
  2. Divergence entre les récits de la « pré-création ».
  3. Plusieurs divergences chronologiques.
  4. Divergence dans l’action de « nommer ».
  5. Divergence dans le mode de création.
  6. Divergence de portée entre chaque récit.

 

Dans cet article, j’aimerais traiter de la deuxième incohérence supposée :

Divergence entre les récits de la « pré-création ». Pour Gerhard von Rad (Genesis : A Commentary [Philadelphia : Westminster, 1972], 76), l’eau de Gn 1.2 est hostile à la création, tandis que celle de Gn 2 aide et favorise la création. Cette dernière consisterait en une sorte de ruisseau souterrain qui irriguerait la terre, tandis que celle de Gn 1.2 serait une masse liquide et chaotique.

 

 

Le problème du concept de pré-création « chaotique »

J’ai déjà écrit à ce sujet dans le passé (voir ici). L’idée d’une pré-création en Genèse 1 dérive largement des thèses d’Herman Gunkel dans Schöpfung und Chaos in Urzeit und Endzeit. Gunkel soutient notamment que le récit babylonien d’Enuma Elish ( la victoire de Marduk sur Tiamat et la création du monde subséquente) se trouve à la base d’une partie du texte de Genèse 1. Ainsi, la situation « chaotique » décrite en Gn 1.2 via la paire ṯōhû wāḇōhû (« informe et vide ») ferait implicitement allusion à un conflit entre Dieu et la mer ou, éventuellement, avec un dragon connu dans la Bible sous le nom de Rahab ou Leviathan.

Cette thèse, mainte fois remaniée (l’hypothèse la plus répandue aujourd’hui est celle d’une influence cananéenne), pose de nombreux problèmes. Il est loin d’être établi, par exemple, que l’expression ṯōhû wāḇōhû  se réfère au chaos évoqué par certaines cosmogonies du Proche-Orient ancien (si tant est qu’il s’agisse d’un concept homogène). Les travaux de Rebecca Watson (Chaos Uncreated, en particulier) démontrent que les spécialistes post-Gunkel ont largement surévalué le soi-disant « langage biblique du chaos ».

À mon sens, l’idée même d’une pré-création en Genèse 1.2 est sujette à caution.

 

 

La « divergence » entre Genèse 1 et 2

Si l’eau de Genèse 1.2 n’est pas une « masse chaotique », il n’y a aucune raison d’y voir une référence à une entité ennemie de la création, comme l’affirme pourtant von Rad. Les eaux (mayim) et l’abîme (tĕhôm) de Genèse 1.2 semblent simplement se référer à un océan primitif recouvrant l’ensemble du monde créé jusqu’à ce que Dieu fasse apparaître la terre sèche, le troisième jour (Gn 1.9-10).

En Genèse 2.6, le cours d’eau (‘ed, parfois traduit « vapeur ») ne correspond pas forcément à la description positive qu’en fait von Rad. Les fameuses vertus irriguantes, par exemple, ne sont pas si évidentes dans le texte. En réalité, l’arrangement du passage suggère que cette clause de Genèse 2.6 est parallèle à celle de Genèse 2:5, « car l’Eternel Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre », et qu’elle sert à communiquer la même idée : affirmer que la terre n’était pas irriguée convenablement, de sorte « [qu’]aucun arbuste des champs n’était encore sur la terre, et aucune herbe des champs ne germait encore ». Sur la base d’une analyse structurelle et étymologique, Tsumura (The Earth and the Waters in Genesis 1 and 2: A Linguistic Investigation, 115) conclut que le terme ‘ed ne se réfère pas à une eau utile pour la culture mais à une sorte d’inondation provenant d’un océan souterrain. Ainsi, bien qu’elle ne soit pas erronnée, la traduction « une vapeur/un flot s’éleva de la terre, et arrosa toute la surface du sol » est trompeuse en ce qu’elle suggère une sorte « d’irrigation naturelle ». Il semble plutôt que l’action humaine était déterminante pour que cette eau puisse convenablement irriguer le jardin (cf. Gn 2.8-10, 15)

Dans tous les cas, la situation décrite en Genèse 2.6  peut tout à fait s’accorder avec l’existence d’un océan primitif comme celui de Genèse 1.2. Bien sûr, quelques questions de cohérence chronologique demeurent. Elles seront abordées dans l’article à paraître la semaine prochaine ! Mais à ce stade, en conclusion, ni l’existence d’une eau « hostile » ni l’éventualité d’une divergence entre l’eau de Genèse 1 et celle de Genèse 2 ne peut être affirmée avec certitude.

Point de contradiction, donc !

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).