Jean Calvin a-t-il mis à mort Michel Servet ?

La réponse courte à cette question complexe est simplement non. Mais pourquoi, alors, en est-il tant qui l’affirment ou le répètent? Cette question, bien que simple en apparence, est très compliquée. L’historienne Valentine Zuber résume bien l’affaire Servet et les écrits qui se succèdent à ce sujet, en écrivant qu’il « devint le symbole de la victime de l’intolérance chrétienne et religieuse à l’époque moderne [1]». Scheinder écrit en 1904 « nous en savons encore moins aujourd’hui qu’on ne croyait le savoir, il y a douze ou quinze ans[2]». Bien que ces paroles aient été écrites il y a plus d’un siècle et que les recherches ont beaucoup avancé depuis, ces paroles semblent, encore aujourd’hui, autant d’actualité qu’il y a plus d’un siècle, car dans l’imaginaire collectif et évangélique, ce sont les légendes et les mythes qui entourent cette affaire qui occupent, au détriment des faits, la plus grande place à ce sujet. Malheureusement, cela relègue des questions fondamentales au second plan.

Regardons certains faits un instant. En 1553, Calvin ne détenait pas l’autorité pour mettre à mort Servet. Ce sont les libertins (nommé aussi les Perrinistes, du nom de Ami Perrin, chef du parti), un parti fortement opposé à Calvin[3], qui détenaient ce pouvoir[4]. C’est le procureur Claude Rigot, membre de ce parti qui a écrit l’acte d’accusation et poursuivit Servet[5]. Manetsch exprime:

« Lorsque Servet est arrivé à Genève en août 1553, ce sont les conseillers municipaux de Genève qui ont ordonné son arrestation, l’ont interrogé, l’on poursuivi et ont finalement ordonné son exécution à la fin du mois. [6]»

 

Comme leur nom le suggère, ces derniers n’avaient rien à voir avec une quelconque pratique de la piété chrétienne. Au sujet de Genève à cette époque, Rilliet exprime :

« La Réforme avait apparu comme un accident au milieu des luttes politiques poursuivies dès longtemps par les citoyens de Genève, et la plupart l’avaient acceptée comme une arme dans le combat; mais elle ne leur inspirait rien de ce que dictent les convictions ardentes et profondes.[7] »

 

C’est dans un contexte historique troublé et compliqué que le procès de Servet a eu lieu. Par ailleurs, il est généralement reconnu que ce n’est qu’en 1555, après les élections, que Calvin parvient à établir son autorité sur la ville. Mais, encore ici, c’est faire abstraction des difficultés qui ont suivi tel qu’en témoigne lui-même Calvin[8] dans ses lettres concernant l’affaire Westpha[9]. En définitive, Calvin n’avait, en 1553, pas l’autorité ni le pouvoir de faire mettre à mort Servet. Gordon, en s’exprimant au sujet de l’implication de Calvin dans le procès de Servet, écrit : « le rôle du Français [Calvin] dans le processus était limité [10]» ainsi que « Les dirigeants de Genève n’étaient pas sur le point de permettre à Calvin de déterminer le déroulement du procès [11]».

Il n’est pas rare d’entendre de la bouche de ceux qui rejettent la théologie de Calvin ou le calvinisme, car l’un n’est pas l’autre[12], des citations de Calvin que véhiculent des écrivains voulant démoniser le personnage, dans lesquelles il avouerait ouvertement le meurtre de Servet. La plus citée est certainement celle contenue dans une lettre qui aurait été écrite à « Monseigneur Du Poet[13] ». Au sujet de la lettre contenant cette citation, D’Artigny écrit : « On observera que toutes les lettres qu’on trouve ici et dont j’ai les originaux n’ont jamais été imprimées[14] ». Ce serait néanmoins faire abstraction que cette fameuse lettre est loin d’être crédible quant à son authenticité comme le démontre assez habilement Bonnet[15]. On pourrait encore accorder notre crédit à Voltaire qui a popularisé cette fameuse citation ou aux auteurs qui l’ont répétée depuis plus qu’il s’en faut. Bouvier faisait remarquer, il y a déjà plus d’un siècle : « Ces pièces ayant été, depuis, détruites dans un incendie, le témoignage de[sic] d’Artigny est de première valeur[16] ».  Malheureusement, force est de constater que plusieurs ignorent volontairement l’illégitimité de ces citations et se plaisent à les répéter à qui veut l’entendre pour faire valoir leur point et décrédibiliser Calvin.

Pour autant, cela ne veut pas dire que Calvin n’a joué aucun rôle ou qu’il n’y a rien à lui reprocher dans cette histoire, mais que la situation est bien plus compliquée qu’elle n’y paraît. On met l’emphase sur certains éléments, interprétés au travers une lunette de présupposés, et on en ignore d’autres, comme le fait que Calvin ait plaidé pour une exécution moins cruelle[17], chose à laquelle les libertins n’allaient certainement pas donner une réponse favorable vu leur disposition envers Calvin, ou encore que ce dernier a démontré plus de souci pastoral que quiconque à cette époque[18]. Piper exprime :

« Le bûcher doit donc être considéré comme la faute d’une culture et d’un âge plutôt que d’un enfant de cette culture et de cet âge. Calvin, pour la petite histoire, a montré plus de souci pastoral pour Servet que quiconque lié à cet épisode.[19]»

 

Certes, il y a des choses à reprocher à Calvin et l’époque n’excuse pas tout. Son implication devrait néanmoins faire l’objet d’étude objective, en tenant compte du contexte historique, de la fiabilité des sources historiques, et faisant abstraction des présupposés théologiques qui nous rendent perméables à certaines informations au détriment d’autres. Mais pourquoi tant d’acharnement? Je l’ai exprimé au début : l’affaire Servet est instrumentalisée. Cela devrait nous rendre des plus méfiant avant accueillir tout ce qui peut être écrit à ce sujet, et surtout, nous éviter d’être perméable à l’information qui fait notre affaire.

Mais finalement, si l’histoire devait se résumer ainsi, ce serait faire abstraction de l’essentiel qui se trouve relégué au second plan. Au final, ce serait succomber au jeu des calomniateurs, des rapporteurs et des menteurs. La plupart du temps, c’est pour des raisons tout autres qu’un intérêt pour la Vérité qu’autant de divergences émergent des écrits qui circulent à ce sujet. Que la part de Calvin dans la condamnation à mort de Servet soit discutable ne veut pas dire pour autant que tout ce qu’il a pu écrire ne vaut pas la peine d’être lu. Devrions-nous rejeter : les psaumes écrits par David à cause de l’épisode du meurtre d’Urie (2 Sa 11.1-12.25), les textes écrits par Moise à cause du meurtre de l’Égyptien (Ex 2.13), ceux de l’apôtre Pierre parce qu’il a renié Jésus (Mt 26.69-74, Lc 22.55-62, Jn 18.25-27) ou encore qu’il soit passé à quelques pouces d’être lui-même un meurtrier (Jn 18.10, cf. 18.26)? Il va sans dire que non. Ce serait faire abstraction de ce qu’est le christianisme, Dieu faisant miséricorde à de misérables pécheurs lesquels sont appelés à marcher de progrès en progrès (cf. 1Th 4.1). Ce n’est pas sans raison qu’un grand nombre de théologiens, au fil des siècles, accordent autant de crédit à Calvin. Ce n’est pas simplement parce qu’ils n’ont aucun intérêt pour la Vérité ou qu’ils aient le cerveau lavé. Que l’on soit pour ou contre la théologie de Calvin, aucun étudiant sérieux de la Parole de Dieu ne devrait ignorer la pensée de Calvin et ce qu’elle suscite chez ses adversaires, afin de discerner le vrai du faux et ainsi examiner toute chose et retenir ce qui est bon (cf. 1Th 5.20).

« Il serait imprudent de dire que nous n’aurions jamais fait ce qu’ils ont fait dans leurs circonstances et donc de conclure qu’ils n’ont rien à nous apprendre.[20] » – John Piper

 

Après tout, demeurer dans l’Évangile tel que transmis par les apôtres est le défi de tout vrai croyant (cf. 1 Co 15.2) et, que dire, si nous rejetions une partie de cet évangile, sous prétexte qu’il est qualifié par certains de « calviniste »? Devrions-nous accueillir tous les détracteurs de Jésus de la même manière que nous accueillons ceux de Calvin? Le mensonge a toujours cherché à ternir la Vérité et continuera de le faire. Ne soyez pas dupes.

 

 

 

Notes et références :

[1]  Zuber, Valentine, « L’affaire Servet, une faute à expier ou un appel à la tolérance ? », publié sur reforme.net le 15 octobre 2009, est l’auteur de « Les Conflits de la tolérance, Michel Servet entre mémoire et histoire (XIXe-XXe s.) , Paris, Honoré Champion, 2004, 640 p. »

[2] Scheinder, Michel Servet, wiesbaden, 1904, p.6.

[3] Zophy, Johnathan W, Ibid, p.226

[4] Zophy, Johnathan W., A Short History of Renaissance and Reformation Europe: Dances Over Fire and Water, , Prentice Hall, 2003, p. 226

[5] Perrot, Alain, Le visage humain de Jean Calvin, Labor et Fides, 1986, P.93 ; voir aussi Edouard Schadé, Étude sur le procès de Servet, p.31 et Arbert Rilliet, Relation du procès criminel intenté à Genève en 1553 contre Michel Servet, rédigé d’après les documents originaux, Genève, 1844

[6] Scott M. Manetsch, Calvin’s company of Pastors, Pastoral Care and the Emerging Reformed Church, 1536, Oxford Studies In Historical Theology, Oxford University Press, 2013, p.27 (traduction libre, la citation en version originale anglaise est la suivante : “When Servetus arrived in Geneva in August 1553, it was Geneva’s city councilors that ordered his arrest, interrogated him, prosecuted his case, and ultimately commanded his execution in late October.”)

[7] Arbert Rilliet, Ibid, p.13

[8] Calvin à Farel, le 13 Feb. 1546, CO 8:283, cite par Bruce Gordon, Calvin, Yale University Press, 2011 p.219.

[9] Sur la controverse avec Westpha, voir Joseph N. Tylenda, ‘The Calvin–Westphal Exchange: The

Genesis of Calvin’s Treatises against Westphal’, Calvin Theological Journal 9 (1974):182–209.

[10] Gordon, F. Bruce, Ibid, p.219 (Traduction libre, la citation en version originale anglaise est la suivante : “the Frenchman’s role in the process was limited”)

[11] Gordon, Bruce, Calvin, p.219 (Traduction libre, la citation en version originale anglaise est la suivante : “The rulers of Geneva were not about to permit Calvin to determine the course of the trial”)

[12] Le calvinisme, faisant référence au « 5 points du calvinisme » ou se présentant sous l’acronyme TULIP relève du concile de Dordrecht en 1618-19, plus d’un demi-siècle après l’incident.

[13] Abbé d’Artigny, Nouveaux mémoires d’histoire, de critique et de littérature, Tome 3, pp.313-316

[14] Abbé d’Artigny, Idem, Tome 2, pp.79

[15] À ce sujet, voir l’exposé qu’en fait Jules Bonnet – 1854 – Lettre francaise de Jean Calvin, Tome 2, 1854, p.588-595 . Un livre récent, dont l’auteur est un inconnu et dont la crédibilité pour écrire à ce sujet est plus que discutable, qui reçoit néanmoins des critiques très positives sur amazon et Goodreads, Stanford Rives (Did Calvin Murder Servetus), utilise cette lettre falsifiée, fait connu depuis plus d’un siècle et demi, pour appuyer sa démonstration que calvin est un meurtrier et qu’il n’était pas repentant p.292. On pourrait comprendre une bévue pareille chez un écrivain qui ne disposait pas des ressources que nous avons aujourd’hui pour avoir accès à cette information, mais pas aujourd’hui. on aura vu mieux en matière d’intégrité dans la rédaction d’un livre et surtout, d’objectivité…

[16] Bouvier, Claude, La question Michel Servet, 1908, p.8

[17] TOURN, Giorgi, Jean Calvin le réformateur de Genève, p.95

[18] Piper, John, JOHN CALVIN AND HIS PASSION FOR THE MAJESTY OF GOD, Crossway Book, 2009, p.57

[19] Piper, John, Ibid, p.57

[20] Piper, John, Ibid, p.58

 

 

 

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Marié et père de 4 enfants, Hugo est chrétien depuis une trentaine d’années. Il est actuellement candidat à la maîtrise en théologie. Après plusieurs années dans les affaires, il entreprend des études qui d’abord dans ce domaine aboutissent à l’étude de la théologie et de l’histoire du christianisme, ayant pris conscience de l’influence qu’exercent les philosophies du monde sur sa propre vie, celle de ses proches, mais aussi celle de l’Église