« Ce n’est pas la même personne qui attribue des noms » : une divergence entre Genèse 1 et 2 ?

Voici le quatrième article d’une série dans laquelle j’évalue les divergences supposées entre Genèse 1 et 2. Pour rappel, voici la liste des incohérences les plus fréquemment avancées (voir ici pour une présentation plus détaillée de chacun de ces arguments) avec les liens renvoyant vers celles qui sont déjà traitées :

  1. Divergence de noms attribués à Dieu.
  2. Divergence entre les récits de la « pré-création ».
  3. Plusieurs divergences chronologiques.
  4. Divergence dans l’action de « nommer ».
  5. Divergence dans le mode de création.
  6. Divergence de portée entre chaque récit.

 

Dans le présent article, je souhaite traiter de la quatrième incohérence supposée :

Divergence dans l’action de « nommer ». En Gn 1, c’est Elohim qui attribue des noms. En Gn 2.19-20, Yahweh confère à Adam la possibilité de nommer les animaux.

 

 

Peut-on réellement parler de « divergence » ?

C’est en effet la première question à se poser. En Genèse 1, c’est uniquement Elohim/Dieu qui nomme le jour et la nuit, le ciel, la terre et la mer, et très probablement l’homme, comme le suggère le jeu sur l’ambiguïté du terme Adam. Dieu est seul créateur, et il semble logique qu’il soit le seul à nommer ses créatures. En revanche, en Genèse 2, Dieu ne nomme personne et seul Adam semble concerné par cette activité.

Cette tension n’est qu’apparente : d’une part, Elohim ne semble pas avoir nommé les animaux en Genèse 1 (il le classe cependant par « types », cf. l’expression « selon leur espèce », Gn 1.21, 24). D’autre part c’est lui qui semble conférer à l’homme cette capacité en Genèse 2 ; c’est même dans ce but qu’il les fait approcher de lui (cf. Gn 2.19). Ainsi donc, si l’homme peut nommer, c’est uniquement de par Yahweh.

Toute forme de contradiction semble donc exclue, sauf à consider que les deux récits témoignent d’une chronologie discordante. Ce n’est cependant pas le cas, comme je tente de l’expliquer dans cet article. Néanmoins, il faut reconnaître que cette délégation divine a quelque chose de surprenant. Si la capacité à nommer les choses créées reflète le caractère du créateur, pourquoi donc Yahweh inciterait-il Adam à en user ?

 

 

Nommer : un acte d’autorité

Lorsque le créateur nomme tout ou partie de sa création, il démontre ainsi l’autorité qu’il exerce sur elle. Dès le commencement, Dieu est celui qui nomme – ou renomme – les êtres ou les choses (cf. Gn 1.5, 8, 10; mais aussi 17.5, 15; etc.). De manière générale, en ce qui concerne le vivant, c’est toujours celui qui a autorité qui hérite de la charge d’attribuer un nom ou de le changer, comme la sélection de textes ci-dessous tend à l’indiquer :

  • Gn 41.45, « Pharaon appela Joseph du nom de Tsaphnath-Paenéach; et il lui donna pour femme Asnath, fille de Poti-Phéra, prêtre d’On. Et Joseph partit pour visiter le pays d’Egypte. »
  • 2 R 23.34, « Et Pharaon Néco établit roi Eliakim, fils de Josias, à la place de Josias, son père, et il changea son nom en celui de Jojakim. »
  • 2 R 24.17, « Et le roi de Babylone établit roi, à la place de Jojakin, Matthania, son oncle, dont il changea le nom en celui de Sédécias. »
  • Dn 1.7, « Le chef des eunuques leur donna des noms, à Daniel celui de Beltschatsar, à Hanania celui de Schadrac, à Mischaël celui de Méschac, et à Azaria celui d’Abed-Nego. »
  • Es 62.2, « Alors les nations verront ton salut, et tous les rois ta gloire; et l’on t’appellera d’un nom nouveau, que la bouche de l’Eternel déterminera.. »
  • Jn 1.42, « Et il le conduisit vers Jésus. Jésus, l’ayant regardé, dit: Tu es Simon, fils de Jonas; tu seras appelé Céphas (ce qui signifie Pierre). »

Clairement, pour les auteurs bibliques, attribuer un nom constitue un acte d’autorité. Et le recevoir est une forme de soumission, qu’elle soit volontaire ou contrainte.

Prenons un autre exemple, celui de l’attribution du nom de Benjamin en Gn 35.16-19 :

«  Ils partirent de Béthel; et il y avait encore une certaine distance jusqu’à Ephrata, lorsque Rachel accoucha. Elle eut un accouchement pénible; et pendant les douleurs de l’enfantement, la sage-femme lui dit: Ne crains point, car tu as encore un fils! Et comme elle allait rendre l’âme, car elle était mourante, elle lui donna le nom de Ben-Oni ; mais le père l’appela Benjamin. Rachel mourut, et elle fut enterrée sur le chemin d’Ephrata, qui est Bethléhem

 

Dans ce texte dramatique, Rachel, en cours de mort maternelle, décide de nommer son fils Ben-Oni (« fils de ma détresse »). Mais Jacob choisira plus tard de l’appeller différemment : Ben-Yamin, « fils de ma droite ». La raison de ce changement de nom obéit probablement au principe du Nomen est omen, « le nom est présage », dont j’ai dit quelques mots ici. Quoi qu’il en soit, dans l’Ancien Testament, un père semble posséder l’autorité de changer le nom de son fils, même s’il a été attribué par son épouse.

Là encore, le fait de renommer semble accompagner une forme d’autorité, en l’occurrence celle du père.

 

 

La responsabilité de direction d’Adam

Lorsque Yahweh fait approcher d’Adam les animaux « afin qu’il les nomme », il témoigne ainsi qu’il l’a établit son représentant sur l’ensemble de la création. La communication de l’image de Dieu distingue déjà radicalement l’homme et la femme du reste des êtres vivants (Gn 1.26-28, voir ici). Mais en nommant les animaux, Adam met en oeuvre la responsabilité de direction que Dieu a placé entre ses mains.

Par ailleurs, le fait qu’Adam nomme sa femme isha témoigne d’un procédé similaire par lequel l’homme reçoit de Dieu la direction au sein du couple primordial, sans que cela n’établisse une distinction ontologique entre les deux (à ce sujet, lisez cet article).

Ainsi, dans le texte, Adam nomme les animaux puis, dans un deuxième temps, son épouse, exerçant ainsi une forme d’autorité. L’insistance sur le fait de nommer souligne que la responsabilité de direction lui est directement conférée par le créateur.

 

 

 

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