Quel est ce signe que Dieu place sur Caïn en Genèse 4.15 ?

Nous avons abordé à plusieurs reprises le récit de Caïn et Abel en Gn 4.1-16 (voir ici, ici, et ici ; nous avons même parlé de son épouse ici). Il est vrai que cette courte section recense un nombre important de difficultés interprétatives –nous n’avons d’ailleurs pas terminé de les passer en revue. Parmi ces difficultés, l’on retrouve la deuxième partie de Gn 4.15 : « YHWH plaça un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tue point. »

La nature de ce signe (ou « marque ») a fait l’objet d’interminables spéculations qu’il n’est pas nécessaire de rapporter ici (voir l’excursus de Westermann dans son commentaire sur la Genèse, p.312-314 ainsi que R. Mellinkoff, The Mark of Cain, pour une liste des principales interprétations proposées).

 

 

Un signe ?

Les signes sont généralement donnés aux hommes pour les assurer de la bonne volonté de Dieu envers eux et prennent diverses formes (par exemple, un arc-en-ciel en Gn 9.12, la circoncision en Gn 17.11, ou encore l’accomplissement d’une prophétie, un miracle, etc.). Plusieurs propositions allant dans ce sens ont été avancées pour expliquer le signe de Caïn.

Cependant, en Genèse 4, cette marque sert avant tout à dissuader les agresseurs potentiels ; il s’agit plus probablement d’un élément visible, quelque chose que Caïn portait sur lui et qui manifestait de manière claire la protection divine dont il était l’objet. Il aurait pu s’agir, par exemple, d’un tatouage, d’une coiffure spécifique, ou d’une autre chose semblable. Une source juive ancienne, le Midrash Rabba, avance que le signe en question n’était autre qu’un chien qui accompagnant Caïn dans son errance : ce canidé servait à le rassurer quant à la protection de Dieu et à effrayer un éventuel assaillant ! Mais cette idée, bien qu’ingénieuse (et digne d’un film de zombie), n’est pas davantage étayée que les autres suggestions.

 

 

Le nom pour signe

À mon sens, la proposition la plus convaincante est celle qui associe le signe de Caïn à son nom par le biais d’un assonance. En effet, en hébreu, le nom Qayin (Caïn) possède un son très proche de yuqqam (« il sera puni » –le sort du meurtrier potentiel de Caïn dans la première partie du v.15). En d’autres termes, le nom même de Caïn laisse entrevoir à ses assaillants l’éventualité d’un châtiment en cas d’attaque. Ce procédé, baptisé nomen est omen (le nom est présage), est courant dan la Bible hébraïque.

Il existe cependant une objection majeure à cette explication : l’origine du nom de Caïn est déjà expliquée par une assonance au v.1 : « [Eve], sa femme; elle conçut, et enfanta Caïn (Qayin) , et elle dit: J’ai acquis (qaniti) un homme de par YHWH ».  Cependant, l’expansion ou la réinterprétation d’un nom existant se produit par ailleurs dans la Genèse (cf. 17:5, 15) – certes, rien n’indique que c’est là l’intention de l’auteur en Genèse 4. D’autre part, notre auteur semble particulièrement enclin à construire des assonances sur le nom de Caïn. Ainsi, au v.8, « Caïn se jeta sur son frère » traduit la clause wayyaqom Qayin, dont la proximité phonétique ne vous a certainement pas échappée.

 

 

Une forme d’ironie

Peut-être faut-il lire une forme d’ironie de la part de l’auteur (et probablement de Dieu) dans l’évolution du nom de Caïn :

• Au v.1, c’est un cri de joie de la part d’Eve. Caïn est le nom qu’elle lui donne pour signifier l’accomplissement partiel de la promesse de Genèse 3.15 au travers de sa naissance : « J’ai acquis un homme par YHWH ! ». Adam et Eve ne sont pas morts immédiatement après la chute, ils ont pu enfanter, et la promesse d’une postérité souffrante qui écrasera la tête du serpent commence à devenir tangible à leurs yeux.

• Au v.8, le nom de Caïn se retrouve associé à sa colère meurtrière : « Caïn se jeta (wayyaqom Qayin) sur son frère et le tua ».

• Au v.15, le signe qui prévient ceux qui voudraient tuer Caïn d’une punition divine sert à la fois à le protéger, mais également à rappeler perpétuellement la dure sentence qui pèse sur lui : son bannissement, son isolement des autres peuples, et, au bout du compte, sa mort loin de YHWH.

Il semble tout à fait plausible que la succession d’assonances ait pour but « d’accompagner » la déchéance de Caïn, en particulier si son nom matérialise au final le signe d’avertissement placé sur lui. On peut imaginer que YHWH l’aurait marqué à un endroit visible, un tatouage sur le front par exemple, de sorte que tout le monde se serait souvenu de lui.

Qui donc aurait pu vouloir tuer Caïn ? Ses propres frères, non mentionnés, qui auraient voulu venger Abel (ou encore les fils d’Abel, tout dépend du laps de temps que ce récit entend couvrir). Une telle marque associée à l’avertissement divin aurait eu un effet particulièrement dissuasif.

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, professeur de théologie, et directeur des formations #Transmettre. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary) et il vient de défendre avec succès sa thèse de doctorat en Ancien Testament (University of Aberdeen). Il est l'auteur du livre Je répandrai sur vous une eau pure : perspectives bibliques sur la régénération baptismale (2018, Éditions Impact Academia) et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs. Guillaume est marié à Elodie. Ensemble, ils sont les heureux parents de Jules.