Le problème des voyages missionnaires à court terme

 

La démocratisation des voyages missionnaires à court terme a complètement transformé l’approche chrétienne de la mission durant la deuxième moitié du XXème siècle. Cela n’est pas sans poser quelques problèmes, cependant.

L’article ci-dessous est extrait du livre d’Andy Johnson, La mission : Comment l’Eglise locale doit atteindre toutes les nations, dans la collection 9Marks (Cruciforme, 2021).  Vous pourriez peut-être gagner l’un des trois exemplaires qui seront offerts aux participants de la prochaine formation #Transmettre sur la théologie de la mission (le 24 juillet prochain). Pour vous inscrire, cliquez ici !

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En février 1812, Adoniram Judson embarque sur un navire à destination de l’Inde, quittant sa maison et son foyer pour la cause de l’Évangile. Avant son départ, il vend la plupart de ses biens et fait ses adieux larmoyants à sa famille et à ses amis. Il ne retournera aux États-Unis que trente ans plus tard, et seulement pour une courte visite. Il meurt en Inde en 1850, après trente-sept ans de service missionnaire, essentiellement en Birmanie. L’expérience de Judson était plutôt habituelle pour les missionnaires de sa génération.

Deux siècles plus tard, en février 2012, Tony se rend également en Inde pour la cause de l’Évangile. Mais contrairement à Judson, il ne vend rien (mis à part quelques petits gâteaux lors d’une collecte de fonds). Il ne verse pas de larmes lorsqu’il dit au revoir à sa famille et à ses amis. Il ne reste pas non plus à l’étranger pendant trente ans avant de rentrer chez lui. En réalité, lorsqu’il monte à bord de l’avion à destination de l’Inde, il a déjà un billet de retour pour son vol prévu deux semaines plus tard. L’expérience de Tony et celle de Judson avant lui sont propres à leurs générations respectives.

L’émergence des voyages missionnaires internationaux de courte durée est probablement la plus grande source de changement dans le contexte de la mission mondiale. Notre Tony fictif représente ce changement. On estime que plus d’un million de Nord-Américains participent chaque année à des missions à court terme à l’étranger, contre vingt-cinq mille en 1980. Au cours de cette même période, le nombre de missionnaires à long terme en provenance d’Amérique du Nord n’a que très peu augmenté, voire pas du tout. Cette tendance prévaut également dans d’autres pays.

Comment devons-nous agir face à cet énorme revirement dans l’utilisation des ressources? Est-il bon ou mauvais? Comment nos Églises peuvent-elles réagir avec sagesse à cette tendance ? Plus important encore, que dit la Bible au sujet desmissions à court terme et de la place que Dieu leur réserve dans la mission mondiale qu’il a donnée à son Église ?

 

 

PAUL A-T-IL EFFECTUÉ DES VOYAGES MISSIONNAIRES DE COURTE DURÉE ?

Dans leur excellent livre Mack and Leeann’s Guide to Short- Term Missions, Mack et Leeann Stiles commencent par passer brièvement en revue des exemples bibliques de missions à court terme. Ils retracent l’itinéraire et la description du premier voyage missionnaire de Paul et soulèvent quelques points intéressants. Tout d’abord, Paul reste rarement plus de quelques mois dans une ville. Deuxièmement, son voyage ne dure qu’un an et demi environ avant qu’il ne retourne chez lui, dans son Église d’envoi à Antioche. On pourrait raisonnablement affirmer que le premier voyage de Paul n’est en fait qu’une série de voyages missionnaires consécutifs de courte durée. C’est une observation utile pour quiconque serait tenté d’écarter prématurément le travail à court terme.

Cependant, il faut également garder quelques précisions à l’esprit. Tout d’abord, il semble que Paul n’ait jamais besoin d’apprendre une nouvelle langue pour partager l’Évangile là où il voyage. L’omniprésence du grec dans l’ensemble du monde méditerranéen rendait cela grandement inutile. Et à quelques exceptions près, ses voyages de courte durée semblent être courts involontairement, c’est-à-dire que dans presque tous les cas, il part à cause de l’opposition ou du rejet, et non en raison d’une stratégie intentionnellement basée sur le court terme. On ne sait pas combien de temps il aurait pu rester dans d’autres circonstances. Toutefois, il existe quelques exemples où il semble prévoir de ne rester dans un endroit que pour une courte période (Ac 20.1,2). Mais la plupart de ces fameux séjours consistent à rendre visite à des groupes de chrétiens déjà existants (Ac 20.5-7), et non à un effort d’implanter de nouvelles Églises. Non, ce n’est pas que les missions à court terme ne sont pas bibliques, mais elles ne sont pas non plus présentées dans les Écritures comme une méthode privilégiée pour répandre l’Évangile et implanter de nouvelles Églises. Et historiquement, elles n’ont jamais été courantes, jusqu’à récemment.

Sans instructions bibliques claires sur cette question, nous devons réfléchir scrupuleusement et nous appuyer sur la sagesse et le récit général des Écritures. Lorsque nous agissons de cette façon, cela fait ressurgir un certain nombre d’inquiétudes sur les missions à court terme. Pour être clair, je ne suggère pas que nous abandonnions tous les voyages à court terme à cause de ces préoccupations. J’entends plutôt que si nous voulons que les efforts à court terme soient vraiment utiles, nous devons nous pencher sérieusement sur ces problématiques et réfléchir à la manière de les atténuer.

 

 

 

 

DES PRÉOCCUPATIONS AU SUJET DES VOYAGES DE COURTE DURÉE

Un des problèmes que posent de nombreux voyages de courte durée est la manière dont nous les planifions et en faisons la promotion. Il n’est pas rare que les Églises promeuvent les voyages à court terme en parlant de l’intérêt d’acquérir une «expérience missionnaire» ou de la possibilité de «faire une différence dans le monde ».

Les anciens participants racontent aux potentiels candidats en quoi leur voyage a eu un impact positif, ou même qu’il a révolutionné leur foi. Je n’en doute pas, mais cela donne souvent l’impression que nos voyages de courte durée sont davantage axés sur nous et nos expériences que sur l’encouragement de l’œuvre pour l’Évangile et la glorification de Dieu. Une telle erreur d’orientation n’est pas anodine. On dit souvent que « ce avec quoi nous gagnons les gens est ce à quoi nous les gagnons ».Si nous encourageons les missions à court terme en pensant à ce que nous pourrions en retirer, nous courons le risque de transformer ce type de missions en une initiative égoïste.

Ironiquement, ce sont les missionnaires à long terme que nous cherchons à aider qui payent le prix de cette mentalité. Si nous participons à un voyage pour ce qu’il peut nous rapporter, même si l’objectif est bon (comme la croissance spirituelle), il est probable que nous nous attendions à ce que les ouvriers locaux s’assurent que nous obtenions l’expérience désirée. Le résultat final est que de nombreux missionnaires redoutent les visites de courte durée et les considèrent comme un mal nécessaire pour maintenir les relations avec les Églises de leur pays d’origine. C’est à la fois tragique et inutile.

Il arrive aussi que le travail à court terme soit déconnecté des missionnaires ou du travail à long terme complètement. Celacrée d’autres problèmes. Dans de tels cas, le travail à court terme peut prendre l’allure d’un bref arrêt en passant. Les équipes passent dans une ville pour partager leur message, peut-être par le biais d’un sketch ou de la musique, mais sans aucun moyen d’évaluer les réponses à l’Évangile ou de mettre en relation les personnes intéressées avec des chrétiens ou des Églises locales. Bien entendu, cela présuppose qu’il y ait une intention de proclamer l’Évangile associée au voyage. Il semble y avoir de plus en plus de voyages de courte durée dont le but n’est pas de proclamer l’Évangile. Nombreux sont ceux qui pensent que la mission revient à accomplir de bonnes œuvres, éventuellement au nom de Christ, mais sans inclure la proclamation de l’Évangile dans leur ministère. Parfois, ils servent une Église locale d’une manière qui les rend inutilement dépendants. Toutes ces situations sont problématiques à leur façon.

De plus, durant leurs brefs séjours, la plupart des missionnaires de courte durée n’ont pas les compétences linguistiques et culturelles pour rivaliser en efficacité avec un missionnaire de longue durée. Dans les régions plus hostiles à l’Évangile, ce manque de compréhension culturelle peut se traduire par des travailleurs à court terme qui disent ou font des choses nuisant au travail des missionnaires et des chrétiens locaux. Ils peuvent alors ralentir le véritable travail évangélique en encourageant les habitants à prendre des « décisions » pour l’Évangile tout en n’étant pas adéquatement informés.

Par exemple, une femme hindoue sera peut-être heureuse de lever la main lors d’un appel et de faire une prière à Christ comme son Sauveur. Des travailleurs à court terme naïfs rentreront chez eux et parleront de sa «décision de croire en Jésus», sans se rendre compte que cette femme n’aura fait qu’ajouter un dieu de plus à la vaste collection de divinités qu’elle vénère. Mais pire encore, si un chrétien essaie plus tard de lui expliquer l’Évangile de manière plus approfondie, elle risque de l’ignorer et de dire : « J’ai déjà essayé le christianisme. Je prie Jésus le mardi, et Vishnou le mercredi ».

Les travailleurs à court terme risquent également d’adopter des méthodes d’évangélisation qui sont inutilement perturbatrices sur le plan social. En réalité, ils provoqueront des persécutions qui continueront de hanter les habitants locaux bien après que les travailleurs à court terme seront rentrés chez eux en toute sécurité avec leurs photos et leurs histoires.

Tous ces problèmes sont amplifiés par le coût des voyages à court terme. Compte tenu du prix, la plupart des travailleurs à court terme coûtent bien plus cher à la semaine qu’un missionnaire à long terme. Les Églises détournent parfois les ressources dédiées à un projet de long terme efficace pour financer des voyages de courte durée, ce qui peut en réalité compromettre l’œuvre globale de l’Évangile.

Cela ne donne pas un beau tableau. Au risque d’être terriblement direct, une évaluation approfondie des voyages missionnaires de courte durée révélera que beaucoup sont inefficaces, perturbants, inutiles et, dans certains cas, absolument contre-productifs pour la cause de Christ parmi les nations.

 

 

LES MISSIONS DE COURTE DURÉE QUI SONT UTILES

Cela étant dit, devrions-nous supprimer tous les voyages de courte durée dans nos Églises? Non. Mais de nombreuses Églises devraient réfléchir sérieusement à les réformer afin de réduire ces pièges fréquents. Là où le remaniement est effectué, les voyages de courte durée peuvent être une aide et une grande source d’encouragement pour le travail d’évangélisation à long terme. Ils peuvent également être une bénédiction pour les personnes qui sont envoyées et les Églises qui les envoient.

Ce changement nécessaire doit s’opérer bien avant que quiconque ne monte dans un avion. Il commence par l’objectif que nous fixons pour les voyages missionnaires de courte durée. Qui voulons-nous vraiment en faire profiter le plus ? Voici un gros indice : ça ne devrait pas être nous ou nos Églises. Dès le début, nous devrions décider que chaque voyage à court terme ait pour but de soutenir le travail des missionnaires à long terme et les croyants locaux. Plus simplement, cela signifie d’établir des relations de confiance avec des personnes dans une zone où nous cherchons sérieusement à nous investir. Cela implique également de leur demander ce qu’ils attendent de nous, et dans la mesure du possible, de faire exactement ce qu’ils demandent.

Là encore, c’est pour cela que les Églises doivent concentrer leur soutien financier sur les missionnaires qu’elles connaissent, et qui font un bon travail contribuant à implanter ou à renforcer les Églises. Nous devons envoyer des travailleurs à court terme sur la base des mêmes critères. Normalement, cela implique d’envoyer la plupart, voire la totalité, de nos travailleurs à court terme pour servir les personnes que nous soutenons déjà. Il se pourrait que nos Églises fassent moins de voyages à court terme, mais que les voyages effectués soient beaucoup plus utiles.

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, professeur de théologie, et directeur des formations #Transmettre. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary) et il vient de défendre avec succès sa thèse de doctorat en Ancien Testament (University of Aberdeen). Il est l'auteur du livre Je répandrai sur vous une eau pure : perspectives bibliques sur la régénération baptismale (2018, Éditions Impact Academia) et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs. Guillaume est marié à Elodie. Ensemble, ils sont les heureux parents de Jules.