Comment « rentrer dans votre appel » ?

 

Troisième extrait de ce très bon livre de Tim Keller qu’est Dieu dans mon travail. Le premier extrait est à retrouver via ce lien. Le deuxième se trouve ici.

 

 

 

Considérons l’usage biblique du terme souvent traduit par «appel». Dans les épîtres, le mot grec «appeler» (kaleo) décrit en général l’appel solennel que Dieu adresse aux hommes à accepter la foi qui sauve et la communion de son Fils Jésus-Christ (cf. Romains 8.30; 1 Corinthiens 1.9). C’est ensuite un appel à le servir en annonçant son message au monde (cf. 1 Pierre 2.9-10). Et l’appel de Dieu ne revêt pas seulement un aspect individuel mais aussi collectif. Il nous introduit dans une relation avec lui et dans une relation avec l’ensemble des croyants, le corps (cf. 1 Corinthiens 1.9; Ephésiens 1.1-5; Colossiens 3.15). D’ailleurs, le terme grec pour «Eglise» (ekklesia) signifie littéralement «ceux qui sont appelés hors de».

En 1Corinthiens 7, Paul dit aux destinataires de sa lettre qu’il n’est pas nécessaire, lorsqu’ils deviennent chrétiens, de changer de condition (état civil, travail, rang social) pour vivre devant Dieu d’une manière qui l’honore. Au verset 17, Paul dit: «Par ailleurs, que chacun vive selon la part que le Seigneur lui a attribuée, selon l’appel qu’il a reçu de Dieu. C’est ce que je prescris dans toutes les Eglises.»2

Paul utilise ici deux termes importants pour qualifier le travail ordinaire: il parle d’un appel reçu et d’une part attribuée. Dans le même sens, il dit ailleurs que Dieu appelle les hommes à vivre une relation avec lui et leur accorde des dons spirituels pour le servir et pour édi- fier les croyants (cf. Romains 12.3-8 et 2 Corinthiens 10.13). Toutefois, en 1 Corinthiens 7.7, il ne parle pas des ministères dans l’Eglise mais des tâches sociales et économiques courantes (des «emplois séculiers», dirions-nous). Et il les définit comme résultant d’un appel et comme ayant été attribuées par le Seigneur.3 Le sens du texte est clair: tout comme Dieu équipe les chrétiens pour édifier le corps de Christ, il équipe les hommes en général en leur attribuant des dons et des ta- lents pour toutes sortes d’emplois, et ce dans le but d’édifier la communauté humaine.

Anthony Thiselton, théologien britannique, explique ce passage de la manière suivante:

Ce concept paulinien de l’appel et du service se distingue très nettement de celui de la pensée séculière moderne, qui accorde une place privilégiée à «l’autonomie», et de celui de la pensée postmoderne qui, elle, privilégie la réalisation de soi et la recherche des intérêts personnels (…). [Cela] rend ce passage [de l’épître de Paul] tout à nouveau pertinent pour aujourd’hui.

 

L’analyse de Thiselton rappelle les paroles de Robert Bellah que nous avons citées dans l’introduction (du livre, NDLR). Bellah nous encourage, en ce qui concerne le travail, à revenir à la notion de «vocation» ou d’«appel» et à considérer notre travail comme «une contribution au bien de tous, et non pas simplement (…) comme un moyen de progresser personnellement»6 ou, je dirais, non pas comme un moyen de nous réaliser nous-mêmes et d’obtenir un certain pouvoir. N’oublions pas ceci: un travail ne peut être une vocation ou un appel que si quelqu’un nous appelle à le faire et que si nous le faisons pour cette personne plutôt que pour nous-mêmes. Notre travail quotidien ne peut être un appel, une vocation, que s’il est repensé comme une mission que Dieu nous confie: celle de servir les autres. C’est exactement ainsi que la Bible nous apprend à considérer le travail.

Dans notre Eglise, de nombreux jeunes très doués sont recrutés à la sortie de l’université ou de leur école de commerce pour travailler dans le secteur des services financiers. Séduits par le processus de recrutement, la prime à la signature et les rémunérations beaucoup plus élevées que dans d’autres domaines ou sociétés, ils n’ont même pas envisagé d’alternatives. Durant des décennies, ces emplois offraient un statut et une sécurité financière inégalables. Comment un chrétien engagé qui se voit proposé un poste de ce genre peut-il considérer objectivement son «appel»?

Certains pensent sans aucun doute que leur travail dans la vente de produits financiers, dans le négoce, le capital-investissement, les finances publiques ou dans un autre domaine de ce genre est pour eux un moyen de mettre leurs capacités uniques au servir de Dieu et des autres. Mais parfois, après quelques années à Wall Street, ils se rendent compte que leurs forces et leurs passions sont plus adaptées à une autre profession. Jill Lamar, par exemple, a travaillé plusieurs années pour Merrill Lynch avant de comprendre qu’elle devait changer de travail. Passionnée de lecture et douée en rédaction, elle a décidé de se lancer dans le domaine de l’édition, recommençant tout en bas de l’échelle quant au salaire et à la position hiérarchique. Cela n’a pas été facile, mais elle s’est dit que ce n’était pas parce qu’elle pouvait gagner beaucoup d’argent qu’elle devait nécessairement continuer à travailler dans le secteur bancaire. Au contraire, elle s’est demandé comment elle pourrait mieux utiliser ses dons et sa passion pour être utile aux autres. Sa décision a fait sensation, même dans l’Eglise!

En tant que chrétiens, nous devrions être attentifs à cette compréhension révolutionnaire du but de notre travail dans le monde. Et, encore une fois, ce but n’est pas de nous «réaliser nous-mêmes» ni d’obtenir plus de pouvoir, car le fait d’être appelés par Dieu à faire quelque chose est suffisamment valorisant en soi. Nous devrions considérer le travail comme un moyen de servir le Seigneur et notre prochain. Et c’est dans cette perspective que nous devrions choisir un emploi et ac- complir notre tâche. La question du choix d’un travail ne se pose donc plus en ces termes: Qu’est-ce qui me rapportera le plus d’argent et qui m’accordera le plus grand prestige? Ce qui importe, c’est de nous demander ceci: Comment, compte tenu de mes capacités et des opportunités qui se présentent à moi, puis sachant ce que je sais de la volonté de Dieu et du besoin des hommes, pourrais-je le mieux servir les autres?

Jill a mûrement réfléchi à cela. Au cours des années qui ont suivi et qu’elle a passées dans le domaine de l’édition, elle s’est rendu compte qu’elle était douée pour retravailler des textes et pour découvrir de nouveaux auteurs. Et elle a progressé dans ce travail qu’elle faisait avec passion et qui consistait à donner aux gens de bonnes histoires à lire. Parfois, les manuscrits qu’elle retenait reflétaient sa conception biblique du monde, et d’autres fois, ce n’était pas le cas. Mais elle recherchait l’excellence. Finalement, elle a pris la direction d’une formidable ligne éditoriale chez Barnes & Noble axée sur la découverte de nouveaux grands auteurs. Et grâce à cette initiative, elle a donné à de nouveaux écrivains de qualité la possibilité de toucher un plus large public.

Il est une chose qui pourrait sembler contraire à la logique et qu’il convient de relever: en réalité, c’est l’orientation donnée par la seconde des deux questions ci-dessus qui nous conduira le plus à travailler avec sérieux et à rechercher l’excellence sur le long terme. Si nous accomplissons notre travail dans le seul but de nous servir nous-mêmes et de nous élever à un rang plus important, inévitablement, ce n’est plus le travail qui est au centre de notre activité professionnelle mais nous-mêmes. Avec le temps, notre dynamisme se transforme en abus, notre enthousiasme en épuisement et notre assurance en profond mépris de nous-mêmes. En revanche, si le but de notre travail est de servir et de glorifier quelque chose qui se situe au-delà de nous-mêmes, nous avons de bien meilleures raisons de déployer nos ressources: nos compétences, notre ambition et notre esprit d’initiative. Et nous réussirons probablement davantage sur le long terme, même selon les standards de ce monde.

 

 

Le travail comme vocation et les «masques de Dieu»

Personne n’a mieux saisi l’enseignement de 1 Corinthiens 7 que Martin Luther. Dans sa traduction de la Bible, il a traduit le mot «appel» par Beruf (ce qui signifie «profession», «métier», «état»). Mais cela a donné lieu à une polémique, car ce n’était pas en accord avec la compréhension qu’avait l’Eglise médiévale de la notion de vocation. A cette époque, on pensait que l’Eglise représentait la totalité du royaume de Dieu sur la terre. Dans cette optique, seul le travail dans l’Eglise et pour l’Eglise pouvait être qualifié de travail pour Dieu. Cela signifiait que l’unique façon de servir Dieu était de devenir moine, prêtre ou religieuse. Ces trois catégories de personnes formaient l’«état ecclésiastique», et toutes les autres professions étaient «du monde». Ainsi, le travail manuel était considéré comme une nécessité dégradante, à l’image du travail manuel chez les Grecs. Luther s’est opposé à cette vision des choses dans un traité intitulé A la noblesse chrétienne de la nation allemande :

On a inventé que le pape, les évêques, les prêtres, les gens des monastères seraient appelés état ecclésiastique; les princes, les seigneurs, les artisans et les paysans état laïque, ce qui est certes une fine subtilité et une belle hypocrisie. Mais personne ne doit se laisser intimider par cette distinction, pour cette bonne raison que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique; il n’existe entre eux aucune différence, si ce n’est celle de la fonction (…) nous sommes absolument tous consacrés prêtres par le baptême, comme le disent saint Pierre (1 Pierre, II): «Vous êtes un sacerdoce royal et une royauté sa- cerdotale»12 et l’Apocalypse: «Tu as fait de nous par l’effusion de ton sang des prêtres et des rois.»

 

Luther affirme ici qu’en termes de travail, tous les chrétiens ont une vocation. Il expose plus en détail sa conception fondamentale à ce sujet dans son commentaire du Psaume 147. Partant des versets 12 et 13 – «Jérusalem, célèbre l’Eternel, (…) car il renforce les verrous de tes portes» –, il se demande comment Dieu peut assurer la sécurité d’une ville. Voici sa réponse:

Par le mot «verrous», nous devrions comprendre non seulement les verrous qu’un forgeron peut fabriquer, mais (…) toutes les autres choses qui contribuent à nous protéger, comme un bon gouvernement, de bonnes ordonnances, un bon ordre (…) et de sages souverains (…). C’est un don de Dieu.

 

Comment Dieu assure-t-il la sécurité d’une ville? N’est-ce pas par le biais de ses législateurs, de ses agents de police, de ses dirigeants et de ses politiciens? Il se soucie de ces besoins et il y pourvoit par le travail de personnes qu’il appelle à cela. Voici ce que Luther écrit dans son Grand Catéchisme au sujet de la prière du Notre Père, par laquelle nous demandons à Dieu de nous donner notre «pain quotidien»:

C’est pourquoi nos pensées ne doivent pas seulement se repor- ter à la farine dont on pétrit le pain, ou bien au four du boulanger, mais à tout le pays, aux champs qui produisent et nous fournissent notre nourriture, car, si Dieu ne bénissait pas les productions de la terre et ne nous les conservait pas, nous n’au- rions pas de quoi nous rassasier un seul jour.

 

Comment Dieu comble-t-il de biens «tout ce qui vit» (Psaume 145.16) aujourd’hui? N’est-ce pas grâce à l’agriculteur, au boulanger, au com- merçant, au développeur web, au chauffeur routier et à tous ceux qui contribuent à ce que nous puissions acheter la nourriture dont nous avons besoin? Luther écrit: «Dieu pourrait facilement vous donner du blé et des fruits sans que vous ayez à labourer et à planter, mais il ne le veut pas.»

Ensuite, il utilise une image pour expliquer pourquoi Dieu agit ainsi: les parents désirent donner à leurs enfants tout ce dont ils ont besoin, mais ils désirent aussi qu’ils deviennent des gens travail- leurs, consciencieux et responsables. C’est pourquoi ils leur confient de petites tâches. Et de toute évidence, ils pourraient accomplir ces petits travaux beaucoup mieux par eux-mêmes, mais en cela, ils n’aideraient pas leurs enfants à mûrir. Ainsi, ils leur donnent ce dont ils ont besoin – une maturité – en leur confiant des corvées qui leur apprendront à s’appliquer. Luther termine en expliquant que Dieu utilise notre travail pour la même raison:

Qu’est donc tout notre travail pour Dieu – que ce soit dans les champs, au jardin, dans la cité, à la maison, à la guerre ou au gouvernement – si ce n’est simplement, selon cette image, l’exécution de différentes tâches par un enfant, au travers desquelles Dieu désire accorder ses bienfaits, tant dans les champs qu’à la maison et que partout ailleurs? Ce sont là ses masques, derrière lesquels il veut rester caché et accomplir toute chose.»

 

Luther poursuit son commentaire du Psaume 147 en posant une question: Comment, selon le verset 14, Dieu maintient-il la paix à nos frontières? Il répond: par le biais des hommes et des femmes qui, dans leurs rapports quotidiens, font preuve d’honnêteté et d’intégrité et participent à la vie civique. Selon lui, même l’acte conjugal s’inscrit dans ce fonctionnement. Car Dieu aurait pu nous donner des enfants directement. «Il pourrait accorder des enfants sans qu’il y ait besoin pour cela d’un homme et d’une femme. Mais il ne le veut pas ainsi. Au lieu de cela, il unit l’homme et la femme de manière à ce qu’ils semblent accomplir eux-mêmes le travail. En réalité, derrière ces masques, c’est lui qui agit.»

Ainsi, nous comprenons mieux ce que Luther entend par «vocation donnée par Dieu». La plupart des emplois modestes (ceux qui consistent par exemple à labourer un champ ou à creuser un fossé) sont des «masques» à travers lesquels Dieu prend soin de nous, et il en est de même des tâches et des fonctions sociales les plus fondamentales, telles que le vote, le fait de s’impliquer dans les institutions publiques et celui d’assumer le rôle de père (mère). Toutes ces choses sont des vocations qui nous sont adressées par Dieu. Ce sont des moyens par lesquels nous pouvons accomplir son œuvre dans le monde et par lesquels il nous accorde ses bienfaits. Même la plus humble des jeunes paysannes répond, par son travail, à l’appel de Dieu. Comme le disait Luther: «Dieu trait les vaches à travers le labeur du paysan.»

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, professeur de théologie, et directeur des formations #Transmettre. Il est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary) et il vient de défendre avec succès sa thèse de doctorat en Ancien Testament (University of Aberdeen). Il est l'auteur du livre Je répandrai sur vous une eau pure : perspectives bibliques sur la régénération baptismale (2018, Éditions Impact Academia) et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs. Guillaume est marié à Elodie. Ensemble, ils sont les heureux parents de Jules.