Le terme « intertextualité » est-il approprié pour désigner les points de contact au sein de la Bible?

 

Sur LBC, nous disposons d’ ne section « intertextualité » (ici) qui regroupe tous nos articles sur les point de contacts, échos ou allusions, au sein du canon biblique. Mais le terme intertextualité est-il réellement approprié pour désigner l’étude de ce phénomène ? Voici ce que j’écrivais à ce sujet dans un article publié dans la Revue réformée (n°289; 2019/1) :

S’il est vrai que l’intertextualité peut se référer à la connectivité qu’entretiennent deux ou plusieurs textes, son usage académique désigne plutôt un ensemble d’approches synchroniques orientées vers le lecteur1. Julia Kristeva et son mari Philippe Sollers, deux intellectuels de premier plan du mouvement Tel Quel, sont crédités de la première utilisation du terme en 19682. Très vite, cette vision de l’intertextualité se voit dotée d’avocats prestigieux, tous issus de la mouvance poststructuraliste3. Entre leurs mains, la théorie intertextuelle sert principalement à déterminer – ou plutôt à déconstruire – la séquence menant à l’émergence du sens, qui, selon eux, ne peut se produire que dans l’interaction d’un texte avec un autre texte. Ainsi, le sens d’un texte particulier n’est jamais statique, mais il est la somme de tous les sens possibles de leurs interconnexions potentielles. Le lecteur en devient l’agent principal ; c’est lui qui, lisant un texte donné, décide de l’associer avec n’importe quelle autre ressource qui lui est accessible. Une production plus ancienne peut alors acquérir une signification nouvelle en interagissant avec un document plus récent.

Une telle vision de l’intertextualité s’oppose aux approches traditionnelles qui placent l’accent sur le rôle de l’auteur dans la définition du sens. Pourtant, dans ce camp également, l’intertextualité a le vent en poupe et constitue un champ d’étude en fort développement, mais elle correspond alors à une pratique très différente de celle de Kristeva. Sans surprise, l’appropriation de cette catégorie par les biblistes n’est pas du goût de tous, et certains théoriciens de « l’intertextualité déconstructionniste » vont jusqu’à accuser ces derniers d’en détourner l’usage afin de donner une impression de fraîcheur et d’actualité à leurs recherches4. Ces critiques nous semblent fondées : de nombreux spécialistes appliquent la catégorie d’intertextualité à des pratiques qui étaient déjà en usage sous un autre nom dans le domaine des études bibliques. Pour ajouter à la confusion, certains exégètes utilisent la méthodologie de Kristeva pour articuler différentes approches idéologiques sur la base des textes bibliques5.

Ainsi donc, le terme intertextualité semble piégé ; dans les deux camps, on tend à le regarder avec suspicion, de sorte que Kristeva elle-même lui préfère désormais la notion de « transposition ». Certes, plusieurs spécialistes opposés au déconstructionnisme militent pour une forme de « rédemption » de la discipline6. Schultz avance quelques suggestions intéressantes dans cette direction7 mais, selon nous, aucune n’impose de maintenir ce terme – qui n’est d’ailleurs pas des plus convenables pour qualifier la recherche des connexions textuelles intra-canoniques.

 

 

 

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Notes et références :

  1. Voir Lyle M. Eslinger, “Inner-Biblical Exegesis and Inner-Biblical Allusion : The Question of Category”, Vetus Testamentum 42, 1992, p. 51-53 ; Abner Chou, “Old Testament Intertextuality : Authenticity and Approaches in an Evangelical Context”, 3. Ce dernier article, non publié, a été présenté en 2016 durant la rencontre annuelle de l’Evangelical Theological Society.
  2.  Julia Kristeva a élaboré le concept d’intertextualité au cours de ses recherches sur la génération du sens, s’inspirant grandement des travaux de Mikhaïl Bakhtine. Ses contributions les plus notables sont à retrouver dans Tel Quel, Théorie d’ensemble, Paris, Seuil, 1968. Kristeva avait déjà utilisé le titre intertextualité dans deux articles antérieurs qui ne seront publiés qu’en 1969, « Bakhtine. Le mot, le dialogue et le roman » (1966) et « Le texte clos » (1966-1967) dans lesquels le premier usage du terme intertextualité semble attesté. Ils sont à retrouver dans Sèméiôtikè : recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, 1969. Voir également sa monographie, La révolution du langage poétique, Paris, Seuil, 1985.
  3.  Roland Barthes, par exemple, utilise largement cette technique pour appuyer son idée de la mort de l’auteur. Roland Barthes, “The Death of the Author”, Aspen Magazine, 5-6, 1967.
  4.  Ainsi, Ellen J. van Wolde, “Trendy Intertextuality”, in Intertextuality in Biblical Writings, Kampen, J.H. Kok, 1989, p. 43-49. Voir également Russell L. Meek, “Intertextuality, Inner-Biblical Exegesis, and Inner-Biblical Allusion : The Ethics of a Methodology”, Biblica 95, 2014, p. 292.
  5.  Par exemple, Dana Nolan Fewell, Reading Between the Texts : Intertextuality and the Hebrew Bible, Westminster, John Knox Press, 1992. Nous pourrions également citer certains représentants de la Black Theology et certaines lectures féministes ou écologiques du texte biblique.
  6.  Kevin J. Vanhoozer, Is There a Meaning in This Text ? The Bible, the Reader, and the Morality of Literary Knowledge, Grand Rapids, Zondervan, 1998, p. 281.
  7.  Richard L. Schultz, “Intertextuality, Canon, and ‘Undecidability’ : Understanding Isaiah’s ‘New Heavens and New Earth’ (Isaiah 65:17-25)”, Bulletin for Biblical Research 20, no 1, 2010, p. 25

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, professeur de théologie, et directeur des formations #Transmettre. Docteur en théologie (Ph.D., University of Aberdeen, 2021), il est l'auteur du livre Je répandrai sur vous une eau pure : perspectives bibliques sur la régénération baptismale (2018, Éditions Impact Academia) et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs. Guillaume est marié à Elodie et est l'heureux papa de Jules et de Maël