Qu’est-ce que la communication des idiomes ?

J’enseigne depuis le début du semestre un cours de christologie à l’Institut de Théologie pour la Francophonie. Il s’agit-là, à mon humble avis, d’un module fondamental, voire même du centre de la théologie systématique. À mon niveau, c’est l’occasion d’affiner de nombreux concepts que je ne connaissais jusqu’ici que de manière sommaire et, dans les semaines qui viennent, j’aimerais tenter de clarifier quelques-unes de ces grandes difficultés christologiques sur lesquelles l’on passe parfois un peu trop rapidement. Voici donc le premier article de cette série, portant sur la communicatio idiomatum, en français la « communication des idiomes ».

 

 

Une définition

La communicatio idiomatum se fonde dans la distinction des deux natures de Jésus-Christ incarné, l’une humaine et l’autre divine. Cette distinction a fait l’objet de nombreux débats durant la période pré-chalcédonienne (avant 451 ap. J.C.), débats qui n’ont jamais réellement cessés. D’un côté, les eutychianistes et, plus généralement, les monophysites rejettent l’existence de deux natures distinctes dans la personne du Christ, parlant tantôt de fusion des deux natures en une seule lors de l’incarnation, tantôt d’absorption de la nature humaine du Christ par sa nature divine. De l’autre, les nestoriens distinguent radicalement ces deux natures au point, pour certains d’entre eux, de parler de deux hypostases (deux personnes) coexistant dans le Christ incarné.

Le concile de Chalcédoine (451) rejette ces deux erreurs en formulant un credo soulignant l’union hypostatique (union personnelle) des deux natures de Christ « sans confusion ni séparation »  :

« Suivant donc les saints Pères, nous enseignons tous unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus- Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme (composé) d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, en tout semblable à nous sauf le péché, avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et pour notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité, un seul même Christ, Fils du Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des deux natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union, la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt sauvegardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase, un Christ ne se fractionnant ni se divisant en deux personnes, mais en un seul et même Fils, unique engendré, Dieu Verbe, Seigneur Jésus-Christ, selon que depuis longtemps les prophètes l’ont enseigné de lui, que Jésus Christ lui- même nous l’a enseigné, et que le Symbole des pères nous l’a transmis. »

 

Nous avons défendu les conclusions de Chalcédoine au travers de l’oeuvre d’Anselme de Cantorbery (voir ici et ici), je ne m’étendrai donc pas davantage sur ce point. Cependant, cette distinction « sans confusion ni séparation » n’est pas sans difficulté. Par exemple, comment Paul peut-il parler du « sang de Dieu » (Ac 20.28) ou de la crucifixion de Dieu (1 Co 2.8) ? Jésus n’a-t-il pas seulement saigné et souffert selon la nature humaine ? Si l’on adhère franchement à la distinction entre les deux natures de Christ, comment donc peut-on affirmer de telles choses ?

La communicatio idiomatum  répond à ces difficultés en définissant l’interaction entre les deux natures au sein de l’union hypostatique : ces deux natures, tout en étant distinctes, comportent chacune des attributs et des particularités (des idiomata) qui s’appliquent de l’une à l’autre. En d’autres termes, il est possible, comme Paul le fait, d’attribuer à chaque nature du Christ ce qui relève de l’autre nature. C’est la conséquence logique de l’union des deux natures « sans confusion ni séparation » : en tout ce que Jésus incarné subit ou pratique activement, il ne cesse jamais d’être le Dieu-homme. Ainsi donc, le Christ n’a pas été crucifié en tant qu’homme seulement ; il a aussi été crucifié en tant que Dieu.

Ainsi donc, c’est en vertu de cette communication des propriétés d’une nature du Christ à l’autre que Paul peut parler du sang ou de la crucifixion de Dieu.

 

 

Deux positions très débattues

Les nestoriens, qui distinguent bien les deux natures de Christ mais qui les séparent radicalement, rejettent la communication des idiomes. Historiquement, les débats entre chalcédoniens et nestoriens se focalisent sur deux positions : le titre Théotokos attribué à Marie et le théopaschisme.

 

Théotokos : Marie est-elle la « mère de Dieu » ?

En reprenant une ancienne formulation d’Alexandre, patriarche d’Alexandrie, le concile de Chalcédoine affirme que le Christ est engendré « aux derniers jours…pour nous et pour notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité ». Pour les nestoriens, cette affirmation est tout simplement hérétique : comment donc Marie, simple créature, peut-elle engendrer le Dieu éternel ?

Cependant, si Marie n’est la mère que de l’homme Jésus, comme Nestorius l’affirme, alors les deux natures de Christ sont radicalement distinctes et le langage du Nouveau Testament se trouvent contredit. En réalité, la communication des idiomes justifie pleinement cette affirmation : Marie n’a pas engendré le Dieu éternel, mais elle est bien la mère du Dieu-homme. Sa maternité ne se limite pas à l’homme Jésus seulement. Dans le ventre de Marie ne se trouve pas un simple homme qui serait conçu du Saint-Esprit, mais le Christ, pleinement Dieu et pleinement homme dès sa conception.

Jésus-Christ, la deuxième personne de la Trinité, assume une nature humaine dès sa conception en Marie, mais il reste pleinement Dieu. Ainsi, lors de la naissance de Jésus-Christ, Dieu est engendré de Marie en tant qu’homme, conformément la communication des idiomes. Marie est bien Théotokos, « mère de Dieu selon l’humanité ».

 

Le théopaschisme : Dieu a-t-il souffert à la croix ?

L’autre position controversée porte sur la souffrance de Dieu. Si les deux natures sont bien avérées et qu’elles coexistent en Christ « sans confusion ni séparation », alors notre sauveur est bel et bien mort en tant que Dieu-homme.

Le théopaschisme, la doctrine de la souffrance de Dieu en tant qu’homme à la croix, est belle et bien cohérente avec les données bibliques. C’est-là ce que Paul affirme en Ac 20.28; 1 Co 2.8

 

 

Conclusion

Vous objecterez peut-être que cette distinction chalcédonienne est spécieuse, une querelle de mots des temps anciens que de mauvais théologiens désoeuvrés comme votre serviteur souhaiteraient importer dans l’Église du 21ème siècle. D’ailleurs, n’y a-t-il pas plus important, plus essentiel ? Chaque jour des personnes meurent sans n’avoir jamais entendu parler de Jésus-Christ, elles sont privées d’un avenir éternel à ses côtés et voici un blogueur qui perd son temps à spéculer sur les deux natures du Christ ! Focalisons-nous d’urgence sur l’essentiel : notre salut en Jésus-Christ et sa proclamation jusqu’aux extrémités de la terre.

À ceci, je ne peux que donner mon amen. Car c’est justement en raison de telles considérations sotériologiques que la communicatio idiomatum est si importante. Comme Anselme le démontre, il fallait que Christ soit Dieu et homme à la fois afin d’accomplir la propitiation, sans quoi nous serions encore dans nos péchés.

Une doctrine si fondamentale à notre salut, devrions-nous la taire ?

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).