Et si Christ était réellement… descendu aux enfers ?

 

J’ai longtemps rejeté l’idée d’une descente littérale de Christ aux enfers, considérant qu’il s’agit d’un dogme tardif inconnu dans les plus anciennes formes du Symbole des Apôtres. J’ai même fait traduire un extrait de l’influent article de Wayne Grudem dans JETS (ici), dans lequel il affirme qu’aucune version du Credo n’utilisait l’expression « il est descendu aux enfers » avant 650 ap. J.C. À noter que son argumentation complète est disponible en français dans sa Théologie systématique, pp. 641-654.

Cette opinion est très répandue, sans doute majoritaire dans les cercles évangéliques, et l’influence de Grudem n’y est probablement pas étrangère. Cependant… j’ai changé d’avis à la faveur de l’enregistrement d’un épisode de Coram Deo avec Sam Renihan qui paraîtra la semaine prochaine (notre premier épisode intégralement en anglais !). Sam y présente une approche modérée du Christus Victor qui, si elle est compatible avec la substitution pénale, implique néanmoins un voyage littéral de Christ au sein des « régions inférieures de la terre ».

Mes convictions sur l’élaboration tardive de cette doctrine ont volé en éclat à la lecture de l’article de J. Hamm,  ‘Descendit’: Delete or Declare (WTJ 78 [2016]: 93-116), qui analyse les principales sources patristiques sur ce sujet, celles de Rufin d’Aquilée en particulier. Comme nous ne parlons pas du tout de cet aspect du débat dans le Coram Deo de mardi prochain, j’ai demandé à Daniel Orchanian d’en traduire quelques extraits. Daniel n’a pas traduit les notes de bas de page : si vous désirez les consulter, consultez l’article original (en anglais) que nous avons uploadé ici.

Bonne lecture !
Guillaume

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[Il existe une croisade contre la clause Descendit ad inferna (« il est descendu en enfer ») qui vise à la faire disparaître une fois pour toutes du Credo. Cette croisade] est menée par Wayne Grudem…qui affirme qu’il s’agit d’une « intrusion tardive dans le Symbole des Apôtres, qui n’y a jamais vraiment eu sa place et qui, pour des raisons historiques et scripturaires, mérite d’être supprimée » (rappel : l’opinion de Wayne Grudem est à retrouve ici, NDLR). Cette censure cinglante soulève naturellement la question de « l’intrusion » de cette phrase dans la formule credale.

L’affirmation de Grudem est-elle valable ? L’intégration du Descendit dans le Credo était-elle illégitime, de sorte que nous devrions le supprimer aujourd’hui ?

 

 

Histoire du descendit

La première copie connue du texte latin du Credo provient de Rufin d’Aquilée (345-410 ap. J.-C.). Ce moine et presbytre, célèbre pour son étroite collaboration avec Jérôme, puis leur féroce rivalité, était membre de la communauté ascétique d’Aquilée. En tant qu’érudit très estimé, Rufin fut prié par l’évêque Laurentius de composer à son attention un traité « concernant la foi, conformément à la signification traditionnelle et naturelle du Credo ».

Indépendamment du récit hagiographique de l’origine du Credo, le commentaire de Rufin rend un service inestimable à l’humanité en témoignant de l’état du canon à l’époque. Il démontre également sans équivoque l’utilisation importante du Credo dans le culte chrétien primitif, en révélant ses diverses formes à la fin du quatrième siècle. Plus précisément, Rufin glose la confession baptismale de son église d’Aquilée, dans laquelle figure la clause contestée, descendit ad inferna.

 

 

Grudem sur Rufin

Le cœur de l’argument de Grudem tourne autour de ce qu’il considère être la compréhension de Rufin du descendit : 

Pour Rufin, le seul à l’avoir intégrée avant 650 ap. J.C, cette phrase ne signifiait pas que Christ était descendu aux enfers, mais plus simplement qu’il avait été « enseveli ». En d’autres termes, il l’avait comprise comme voulant dire que Christ était « descendu dans la tombe »

 

Grudem pense que Rufin considère la phrase comme une simple répétition que Christ « a été enseveli ». Il conclut que cette phrase, loin d’être apostolique, n’a aucune place légitime dans l’Apostolorum car « jusqu’en 650 après J.-C., aucune version du Symbole n’incluait cette phrase dans l’intention de dire que le Christ était ‘descendu aux enfers' » (Systematic Theology, 586).

De toute évidence, sa vision du moine aquilien est basée sur celle de Philip Schaff, éminent historien de l’Église ancienne. Schaff – qui lui-même défend une descente littérale du Christ en enfer – discute de la conception que Rufin a du descendit non seulement dans son ouvrage encyclopédique Creeds of Christendom auquel Grudem fait référence, mais également dans son oeuvre monumentale, History of the Christian Church. C’est dans cette dernière qu’il affirme que « Rufin dit expressément que cette clause n’était pas contenue dans le Credo romain, et l’explique à tort comme étant identique à ‘enseveli/enterré' » (2:532 n3). En résummé, Schaff soutient que Rufin va à l’encontre de la position considérant comme incontestable la descente du Christ en enfer.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, malgré la place prépondérante qu’il occupe dans l’histoire de la patristique, Schaff interprète de manière erronée la position de Rufin sur le descendit. Rufin comment justement l’absence de cet article dans la formule baptismale de la congrégation de Rome, et il écrit :

« Il est descendu aux enfers », n’est inclus ni dans le Credo de l’Église romaine, ni dans celui des Églises orientales. Il semble cependant que ce soit implicite lorsqu’il est dit « il a été enseveli ».
(Rufinus, Commentary 18 [NPNF 3:550])

 

Pour Rufin, la descente est implicite dans la mise au tombeau. Le mot « enseveli » contient donc l’idée de la descente du Christ. Comme c’était le cas dans l’église primitive, certaines confessions de foi utilisaient le terme « enseveli », où la pensée est implicite, et d’autres formules articulaient le concept de manière plus explicite avec la clause « il est descendu aux enfers ». Par conséquent, parler de « l’enterrement » du Christ revenait à parler de sa « descente ». Les deux propositions sont synonymes et il semble donc qu’elles aient été utilisées de manière interchangeable. Le Symbole d’Athanase, produit vers 430 après J.-C., reflète une perspective semblable : à la différence du Credo romain, il inclut le descendit mais ne fait pas référence à l’ensevelissement du Christ.

Ainsi, pour les anciens, dire que le Christ est « descendu » n’était qu’une façon différente de dire que le Christ a été « enseveli ». Cependant, cela ne signifiait pas que la descente de Christ s’était arrêtée dans le tombeau. Il est indéniable que Rufin ne considère pas que la destination du descendit corresponde littéralement à la tombe ; il la comprend plutôt comme s’étendant à la région la plus profonde du monde inférieur.

 

 

Rufin sur Rufin

Il est clair que Rufin adhère à une descente physique réelle de Christ en enfer. Il commente en effet cette clause de la façon suivante :

IL A ÉTÉ CRUCIFIÉ SOUS PONCE PILATE ET A ÉTÉ ENSEVELI : IL EST DESCENDU AUX ENFERS… Depuis lors, le Christ, lorsqu’il est venu, a soumis trois royaumes à la fois à son autorité (car c’est ce qu’Il signifie quand [Philippiens 2.10])…Par cette partie qui est enfouie sous la terre, il signifiait qu’il amenait à la soumission les royaumes du monde inférieur.
(Commentary 14 [NPNF 3:548–49]).

 

Selon Rufin, le Christ est descendu aux enfers pour conquérir le monde souterrain et contraindre ainsi ses habitants à s’agenouiller devant lui. Plus loin, le presbytre d’Aquilée explique exactement comment cette tâche a été accomplie :

C’est pourquoi Pierre dit aussi que « le Christ … est allé prêcher aux esprits en prison, qui autrefois avaient été incrédules, lorsque la patience de Dieu se prolongeait, aux jours de Noé » (1 Pi 3.18-22) ; où est également déclaré ce qu’il a fait en enfer ».
(Commentary 28 [NPNF 3:554])

 

La prédication n’est pas possible dans la tombe. Pourtant, Rufin pense que c’est exactement ce que le Christ a fait dans le monde souterrain où il est descendu. Il va jusqu’à décrire la manière dont il est descendu aux enfers en prenant pour appui le Psaume 88 : « Il n’est pas dit ‘un homme’, mais ‘comme un homme’. Car c’est en cela qu’il est descendu aux enfers. Il était ‘comme un homme' » (Commentary 30 (NPNF 3:554). Pourquoi cette nuance ? Afin de souligner que le Christ est descendu incarné : « Et donc, dans l’une des natures, la puissance de la faiblesse humaine, dans l’autre la puissance de la majesté divine, est exposée » (3:555). Contrairement à d’autres pères de l’Église tels que Tertullien, qui représente le voyage du Christ dans le monde souterrain sous la forme de l’âme humaine séparée du corps du Seigneur, ou Athanase, qui décrit un Logos désincarné, Rufin affirme que le Christ est descendu aux enfers « comme un homme », c’est-à-dire comme « Dieu-Homme ».

Cet accent sur le Christ incarné magnifie ce que Rufin mentionne ailleurs à propos de la descente corporelle. En commentant la bonté de Dieu, qui ne se limite pas à l’enfer où il est « descendu » pour sauver le lecteur, Rufin explique :

Nous parlons d’infernal et de céleste, parce que nous sommes limités par la circonférence définie du corps et que nous sommes confinés dans les limites de la région qui nous est prescrite. Mais pour Dieu, qui est présent partout et absent nulle part, qu’est-ce qui est infernal et qu’est-ce qui est céleste ? Pourtant, à travers l’assomption d’un corps, ces concepts également ont du sens.
(Commentary 29 [NPNF 3:554]).

 

Selon Rufin, l’assomption du corps ne restreint pas le Christ incarné de la région infernale à laquelle il est descendu, ni de la région céleste vers laquelle il est monté. En outre, ces commentaires sur la descente « dans la chair » s’harmonisent évidemment avec la compréhension fondamentale de Rufin de l’incarnation comme un « hameçon appâté ». La divinité du Christ était déguisée par sa chair comme un hameçon dissimulé par un appât, dont le but est « d’attirer le Prince de ce monde dans un conflit ». Ainsi, comme un poisson saisit un hameçon appâté, le diable « ayant avalé [l’hameçon], Christ fut pris sur-le-champ et, les barreaux de l’enfer étant rompus, il fut comme tiré de l’abîme ». De même, pour que le diable en enfer « avale » l’appât, le Fils de Dieu a dû descendre en enfer « sous la forme et l’apparence de la chair humaine » (Commentary 16 [NPNF 3:550]).

En plus de ces déclarations reflétant l’objectif et la forme du descendit, le moine ne manque pas de rappeler l’issue de la tournée triomphale du Christ : « Il est donc revenu vainqueur d’entre les morts, emmenant avec lui le butin de l’enfer » (Commentary 29 [NPNF 3:554]). Et si cela n’est pas encore assez explicite, Rufin répète allègrement le succès de la mission du Christ : « Car ayant consommé ce qui devait être fait sur la terre… [le Christ] a rappelé les âmes de la captivité de l’enfer » (Commentary 31 [NPNF 3:555]). En d’autres termes, Jésus a vidé l’enfer de ses prisonniers.

En conclusion de son commentaire, Rufin résume dans ses propres termes sa compréhension du descendit : « Le but de la descente de notre Seigneur aux enfers (…) [était] la délivrance des âmes de leur captivité dans les régions infernales. » (Commentary 48 [NPNF 3:562]). Pour lui, la descente du Christ aux enfers est intentionnelle, elle obéit à un objectif précis : […] atteindre les régions « infernales ».

Le point de vue de Rufin sur le descendit est donc sans ambiguïté. Le théologien aquilien explique que, selon les régions, de Rome à sa propre localité, diverses versions du Credo étaient récitées. Certaines formules utilisaient « descendu », d’autres « enseveli ». Les clauses étaient interchangeables puisque « enseveli » impliquait une « descente ». Mais cette interchangeabilité ne signifie en aucun cas que la descente du Christ se limite au tombeau. Pour Rufin, il s’agit d’un voyage physique littéral vers le monde inférieur. […]

L’argument historique de Grudem est donc erroné. Bien avant 650 après J.-C., il existait une version du Credo qui incluait le descendit. […] Il est tout aussi improbable qu’il s’agisse d’un ajout récent à la version que Rufin commente (390 ap. J.-C.), car on s’attendrait dans ce cas à ce que Rufin commente cette inclusion soudaine, ce qu’il ne fait pas. […]

 

 

Les Pères de l’Église sur Rufin

Enfin, dans la perspective de l’histoire du descendit, il me faut mentionner le principal argument en faveur de l’inclusion de la clause dans le Symbole des Apôtres : la descente du Christ était indiscutablement et unanimement acceptée dans l’Église ancienne. Omniprésente dans les œuvres des Pères de l’Église, en plus de Rufin, Tertullien, et Athanase, mentionnés plus haut, on la retrouve dans les écrits de Polycarpe, Ignace, Hermas, Justin, Méliton de Sardes, Hippolyte, Irénée, Clément d’Alexandrie, et Origène (Rappel : pour les références, voir les notes de bas de page de l’article original disponible ici, NDLR).

À partir du quatrième siècle, on la retrouve dans les écrits de Socrate, Basile le Grand, Cyrille de Jérusalem, Grégoire de Nazianze, Eusèbe, Jean Chrysostome, Évode, et Augustin – lequel, évêque d’Hippone, ajoute l’avertissement suivant : « Qui donc, sauf un infidèle, niera que le Christ était en enfer ? » (Augustine, Letters 164.2.3 [NPNF 1:516]).

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Grudem omet de mentionner ces éléments. Et Cette omission laisse l’impression trompeuse que le descendit était totalement inconnu jusqu’en 390 après J.-C. et qu’on n’y a pas cru jusqu’en 650, ce qui est absolument inexact.

 

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, professeur de théologie, et directeur des formations #Transmettre. Docteur en théologie (Ph.D., University of Aberdeen, 2021), il est l'auteur du livre Je répandrai sur vous une eau pure : perspectives bibliques sur la régénération baptismale (2018, Éditions Impact Academia) et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs. Guillaume est marié à Elodie et est l'heureux papa de Jules et de Maël