4 questions à Michel Varton sur les enseignements de l’Eglise persécutée

À l’occasion de la sortie de son livre, Comme le Père m’a envoyé: 12 leçons que l’Eglise persécutée m’a enseignées, Michel Varton, ancien directeur de Portes Ouvertes répond à nos quatre questions.
BLF éditions, 256p., 17,00€.

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Guillaume Bourin (GB): Comment avez-vous démarré dans votre ministère auprès des chrétiens persécutés et quelles ont été les étapes de votre implication dans l’ONG? 

Michel Varton (MV) : J’ai débuté à Portes Ouvertes en 1983. Je vivais en France depuis 3 ans (je suis d’origine britannique) mais, à cette époque, j’étais engagé au sein d’un autre ministère auprès des étudiants. Mon « appel » était un peu à contrecœur. Je ne sentais pas de fardeau spécial pour servir l’Eglise persécutée. C’est Dieu qui m’a ouvert la porte, si l’on peut le dire. Je me suis rendu à une interview. J’étais impressionné par le sérieux du travail de l’organisation. J’ai découvert un ministère passionnant ! Au début ma responsabilité consistait à me déplacer dans les églises, en France et en Belgique, pour projeter des films sur les chrétiens en Union soviétique. Rapidement je me suis trouvé responsable de la petite équipe en France, basée à Barr en Alsace (nous étions quatre). Chaque année nous envoyions une dizaine d’équipes composées de bénévoles pour passer des bibles en contrebande vers Europe de l’est.

Puis la chute du rideau de fer a eu lieu, et nous nous sommes alors tournés vers le monde musulman. En plus de diriger l’équipe en France, pendant une dizaine d’années, j’ai coordonné l’action de la mission vers certains pays en Afrique du nord. Cela m’a aidé à comprendre le défi qui consiste de fortifier l’église dans le monde musulman. Puis, à partir de 2005, on m’a demandé de coordonner et développer ce qu’on appelle aujourd’hui la mission « intégrale », c’est-à-dire le développement communautaire des chrétiens persécutés, une action menée par Portes Ouvertes autour du monde. J’ai travaillé avec des équipes locales dans une trentaine de pays où Portes Ouvertes est actif.

La dernière étape de mon parcours (j’ai gardé ma responsabilité pour l’équipe française pendant tout ce temps) était de développer ce qu’on appelle le « plaidoyer ». Grâce à notre présence à Strasbourg, nous avons pu porter la cause des chrétiens persécutées aux institutions européennes – le Parlement et le Conseil de l’Europe, et bien sûr, aussi à l’Assemblée nationale et au Sénat à Paris. Cela a été une expérience formidable de voir Dieu « ouvrir des portes » également dans ce contexte.

 

 

(GB): Vous mentionnez avoir été frappé par la place de la Bible dans la vie de l’Église persécutée. Pouvez-vous raconter cela pour les lecteurs du blog?

(MV) : L’une des premières tactiques de l’ennemi a toujours été d’éloigner les chrétiens de la Parole de Dieu. Pendant les premières années, l’activité principale de la mission consistait de passer en contrebande des bibles vers les pays communistes. Nous répondions tout simplement à la demande qui venait des églises de l’Europe de l’est, de l’URSS et la Chine. Les bibles russes que nous distribuions en Europe de l’est étaient réacheminés par les chrétiens eux-mêmes au travers les frontières jusque dans les régions les plus éloignées de l’Union soviétique. Lorsque les bibles arrivaient enfin dans certains endroits, il arrivait qu’on les dépeçait pour distribuer au moins quelques chapitres à chaque chrétien. J’ai toujours en ma possession des pages de bibles recopiées à la main en Chine.

Les chrétiens nous disaient : c’est quand vous êtes privé d’une chose que vous reconnaissez sa valeur.

Je suis convaincu que la livraison clandestine d’un million de bibles en Chine, dans les années 80, a contribué vitalement à alimenter le réveil et surtout à éviter l’hérésie. De même le travail extraordinaire menait par nos partenaires au Pakistan pour apprendre aux chrétiens de lire, et donc d’avoir accès à la bible, a été vital pour fortifier cette église dans un environnement islamique hostile à la foi chrétienne.

Nous imaginons que grâce aux smartphones, et à l’internet, la bible est aujourd’hui à portée de main de tous. Mais après avoir toléré la disponibilité de bibles pendant une dizaine d’années, la Chine bloque tout accès à des sites web étrangères qui vendent des bibles.  Toute interprétions de la Bible doit être « sinisée », c’est-à-dire rendu conforme aux doctrines du socialisme chinois. La Bible reste au cœur de la bataille pour l’Eglise.

 

 

 

(GB): Vous soulignez tôt dans votre livre une rencontre qui vous a fait réaliser que la persécution est un choix. Pouvez-vous expliquer ce que vous vouliez dire?

La persécution est un choix, parce que suivre Jésus Christ est un choix. Dans mon expérience il existe très peu de pays où vous êtes persécuté simplement à cause de ce que vous pensez à l’intérieur de votre tête, dans votre fort intérieur, pour votre foi intime, (sauf peut-être la Corée du nord). C’est lorsque vous mettez votre foi en action que vous allez rencontrer de l’opposition. Quand vous partagez vos convictions chrétiennes avec vos voisins musulmans, quand vous refusez d’adorer la religion traditionnelle, ou que vous désobéissez à l’ordre de ne pas se réunir en tant que communauté chrétienne.

Une histoire m’a marqué pendant mes premières années, celle d’Aida Skripnikova, une jeune russe de Leningrad, qui avait été arrêtée pour avoir distribué des tracts chrétiens devant le musée de l’athéisme (une cathédrale convertie). De la provocation me diriez-vous. Mais elle a répondu « on m’a dit toute ma vie ce que je dois croire. Comment penser. Maintenant, je fais le choix de suivre Dieu. »

Il y a ceux qui évitent la persécution, en faisant le moins que possible, en cherchant à rester invisible. Il y a ceux qui osent aller de l’avant. Les pasteurs, les responsables, les évangélistes. Mais c’est également le cas de la personne inconnue qui affiche sa nouvelle foi devant ses amis.

Parfois bien entendu, une persécution généralisée a lieu, qui vise toute la population chrétienne. Si vous faites partie de la communauté chrétienne, vous en êtes victime ! C’est par exemple le cas lorsque les bergers peuls musulmans attaquent les villages chrétiens dans le nord du Nigéria, ou daesch qui chassait tous les chrétiens de Mosul. Pas beaucoup de choix, le semble-t-il, dans ce cas. Mais cette violence généralisée est le résultat d’un processus auparavant et ceux qui en sont victimes ont choisi de rester fidèles malgré la pression subie.

C’est pour cette raison que côtoyer l’Eglise persécutée a été une telle source d’encouragement pour moi et pour tous ceux qui la rencontre. Elle n’est pas composée de gens parfaits. Mais leur choix de vivre Jésus en premier, et de mépriser les dangers, est un vrai exemple pour nous. C’est ce genre de personnes qui ont fait le Nouveau Testament. Qui ont apporté l’Evangile dans les pays les plus hostiles. Qui ont osé la Réforme. Qui ont payé le prix pour que la liberté religieuse existe chez nous.

Nous devons apprendre à les imiter.

 

 

(GB): Lesquelles des 12 leçons de votre livre vous semblent les plus urgentes à enseigner à l’Église Francophone actuelle?

Je pense que je répondrai à cette question en disant que toutes les leçons de ce livre sont importantes. C’est tout le thème du livre. Pendant ma jeunesse, le monde (nous semblait-il) était divisé en deux. Le monde « fermé » et les pays ouverts. La France, et l’Europe faisaient partie des pays où la persécution était inconcevable. Mais nous vivons aujourd’hui dans un pays, dans un continent – au sein d’une civilisation – qui s’éloigne de Dieu. Ou devrais-je dire, où son éloignement de Dieu, qui a commencé il y a plus de cent ans, vient à son apogée aujourd’hui. Notre culture enfin porte les conséquences de son abandon de Dieu.

Avons-nous perdu l’espoir de réévangéliser notre pays ? Si nous voulons le faire, imaginons-nous que ce sera possible sans payer un prix ? Est-ce pour rien que les pays où l’Eglise est le plus persécutée aujourd’hui, ce sont les pays qui se trouvent dans la « fenêtre 10/40 », les pays les moins évangélisés, où d’ailleurs le christianisme grandit le plus vite.

Il y a quelques années j’ai acheté un livre très intéressant sur la foi chrétienne et les défis du monde contemporain. Il est plein d’articles très captivants, allant de la théologie au cinéma. Mais rien n’est mentionné du sujet de la persécution, comme si ce n’était pas une question importante pour les chrétiens français.

Mon message est que l’Eglise est envoyée, comme Jésus, comme les apôtres, vers un monde hostile. La persécution fait partie du prix que nous devons payer pour apporter ce message si précieux à ceux qui nous entourent. Les leçons de l’histoire nous enseignent qu’il y a presque toujours un coût. Nous avons besoin du témoignage de l’Eglise persécutée pour nous y préparer.

Mais, et c’est important, leur témoignage nous transmet aussi un message encourageant. D’abord celui que Dieu est à l’œuvre. Les chrétiens persécutés nous enseignent que rien ne peut entraver son action. La persécution et la croissance sont souvent concomitantes. Et puis, chose étonnante, parce que dans la souffrance, Dieu donne sa joie.

 

 

 

 

 

 

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Alex Lopez est l'éditeur du podcast Que dit la Bible ? et de la série d'entretiens du Bon Combat baptisée 4 questions. Il étudie la théologie et le counseling biblique au Séminaire Évangélique Baptiste du Québec (SEMBEQ) et à la Fondation du Counseling Biblique. Alex est marié à Natacha.