Points de contact entre les livres d’Esther et de Daniel

 

Dans un précédent article (ici), j’ai mentionné la richesse mais également la complexité du modèle allusif employé par l’auteur d’Esther. Les points de contact avec le livre de Daniel que j’entends survoler dans cet article confirment cette première impression, puisque Daniel et ses compagnons sont mis en parallèle avec Esther, avec Mardochée, et peut être également avec Haman.

Au sein du canon biblique, les sections narratives de Daniel (chapitres 1-6) constituent le récit le plus proche de celui d’Esther. Les deux histoires décrivent le parcours de quelques courtisans juifs que rien ne semblait destiner au pouvoir et qui finissent par accéder à des postes de haut rang au sein d’une cour royale étrangère, en dépit d’une forte opposition ethnique et religieuse.

 

 

Motifs communs

Les deux livres contiennent de nombreuses descriptions similaires, par exemple celles du roi entouré d’une nuée de conseillers, de la vaisselle et des autres ornements somptueux, ou encore de l’anneau royal qui sert de cachet. Les trames narratives sont également très proches. Par exemple, les juifs sont l’objet de la calomnie de leurs adversaires qui projettent de les tuer, mais, à la faveur d’un renversement inespéré, ces derniers finissent par mourir par le supplice qu’ils avaient échafaudé (cf. Dn 6 ; Esther 5-7).

Parmi les autres motifs communs, citons l’importance des différents peuples et de leurs langues vernaculaires (Dn 3.4, 7; 4.1 ; 5.19 ; 6.25 ; Esther 1.22 ; 8.9), les lois « irrévocables » des mèdes et des perses (à ce sujet, voir le point 5 de cet article), les banquets où le vin coule à flot, le grand nombre de provinces (voir le point 3 de cet article), le sommeil qui fuit le roi (Dn 2.1 ; 6.14 ; Esther 6.1), etc.

 

 

Daniel et Esther

Le succès d’Esther fait écho à celui de Daniel, Mischaël, Hanania, et Azaria. Choisis par le roi, favorisés par les circonstances, ils se fraient un chemin vers les plus hautes cimes de la cour.

Comme Esther, Daniel et ses compagnons sont appelés tantôt par leurs noms hébraïques, tantôt par leurs noms vernaculaires. Ils ont également en commun une belle apparence (cf. Dn 1.3-4 ; Esther 2.7), font partie des exilés de Juda (Dn 1.3-4 ; Esther 2.5-6), et gagnent les faveurs de ceux qui sont chargés de s’occuper d’eux (cf. Dn 1.8-16 ; Esther 2.9, 15-17).

 

 

Daniel et Mardochée

C’est probablement le parallèle le plus significatif. Mardochée, fonctionnaire royal assis à la porte du roi, refuse de se prosterner devant Haman malgré l’ordre d’Assuérus (Esther 3.1-6). Daniel, qui est lui aussi assis à la porte du roi (cf; Dn 2.49) refuse de se prosterner devant l’idole dressée dans la vallée de Dura (Dn 3), malgré le décret royal.

On pourrait penser que l’auteur d’Esther cherche à mettre en parallèle le personnage d’Haman et l’idole babylonienne de Nebucadnetsar. Mais sa stratégie est peut-être plus complexe, surtout si l’hypothèse présentée ci-dessous est viable.

 

 

Daniel et Haman

Grossman (« Dynamic Analogies, » 398) suggère un parallèle entre le personnage de Daniel et celui de Haman :

Après que Nebucadnetsar ait fait un rêve effrayant, nous lisons : « Il eut l’esprit agité, et le sommeil le fuyait » (Dn 2.1, cf. également Dn 6.19). Il appelle donc ses sages (magiciens, astrologues, enchanteurs et « les Chaldéens »), dont aucun n’est en mesure d’expliquer son rêve. Cette scène marque l’entrée de Daniel devant le roi. Grâce à son interprétation couronnée de succès, il reçoit de grands honneurs et le roi le promeut (Dn 2.48). Cette scène est également similaire à celle d’Esther dans laquelle Assuérus ne peut dormir (6.1). Lui aussi appelle ses serviteurs qui lui lisent ses propres chroniques royales, mais tout cette séquence n’est que le prélude à l’entrée de Haman. Souvenons-nous que, dans cette scène, Haman est convaincu qu’il s’apprête à recevoir un grand honneur, comme Daniel. Certes, l’analogie est ironique, puisqu’au final, c’est Mardochée qui reçoit les honneurs et non Haman.

 

Ce point de contact, s’il est avéré, est particulièrement intéressant, car il confirme que l’auteur d’Esther cherche à brouiller les pistes. En effet, le lecteur alerté par l’accumulation de similitudes entre ces deux récits a toutes les chances d’identifier ce parallèle entre Daniel et Haman. L’effet du renversement final, lorsque Mardochée est finalement honoré en lieu et place de son ennemi, n’en est alors que plus grand.

Dans les semaines à venir, je me propose de poursuivre l’inventaire des allusions intra-canoniques au sein du livre d’Esther. Et, si elles paraissent concluantes, je suggérerai quelques pistes de réflexion quant à l’intention de l’auteur en la matière.

 

 

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur, professeur de théologie, et directeur des formations #Transmettre. Docteur en théologie (Ph.D., University of Aberdeen, 2021), il est l'auteur du livre Je répandrai sur vous une eau pure : perspectives bibliques sur la régénération baptismale (2018, Éditions Impact Academia) et a contribué à plusieurs ouvrages collectifs. Guillaume est marié à Elodie et est l'heureux papa de Jules et de Maël