Anhypostasie. Enhypostasie.

Il y a quelques jours, j’écrivais au sujet de la communication des idiomes, un concept directement issu de la théologie chalcédonienne que les étudiants de mon cours de christologie ont bien du mal à appréhender. J’aimerais poursuivre la réflexion dans cet article en abordant les concepts d’anhypostasie et d’enhypostasie, deux concepts théologiques élaborés par Léon de Byzance (480-543) et essentiels pour éviter l’hérésie lorsque l’on aborde la question de la relation des deux natures de Christ.

Mais commençons par deux notions préalables.

 

 

Nature, personne

Pour bien comprendre la doctrine de l’union hypostatique, il faut commencer par réaliser la distinction qui existe entre la notion de personne et celle de nature : au sujet de Jésus-Christ nous parlons en effet de deux natures et d’une seule personne. Que veut-on dire par là ?

On parle de nature (ou de substance ou d’essence) pour indiquer ce qu’une chose ou une personne est précisément. La nature désigne donc « l’être ». La personne (je préfère personnellement parler d’hypostase) désigne plutôt « la manière d’être », le mode d’existence. En d’autres termes, concernant le Christ, la personne/hypostase répond à la question « qui est-il ? » ; la nature répond à la question « qu’est-il ? » et « quel est-il ? ».

Prenons comme exemple votre humble serviteur : ma personne, mon mode d’existence, c’est Guillaume Bourin (et, croyez-moi, ce n’est pas facile tous les jours). De par ma nature, je suis un être humain. Le problème est toutefois différent si nous appliquons ce raisonnement à Jésus-Christ incarné : certes, il est une seule et même personne, le fils de Marie né sous Ponce Pilate. Mais son « être » est défini par l’union de deux natures, l’une divine et l’autre humaine. C’est là l’union hypostatique dont nous avons déjà parlé à maintes reprises sur LBC et dont la meilleure définition demeure celle de Chalcédoine (voir ici).

C’est ici que le problème se corse : certes, Jésus est homme, mais il est le seul Dieu fait homme. Et s’il est Dieu en dehors de l’incarnation, il n’est pas homme sans celle-ci. Il n’y a pas de symétrie entre les deux natures du Christ : sa divinité (sa nature divine) préexiste avec sa personne ; en revanche sa qualité d’homme (sa nature humaine) s’ajoute par un devenir décisif, à savoir l’incarnation.

C’est ici que les notions d’anhypostasie et d’enhypostasie interviennent.

 

 

Anhypostasie

L’anhypostasie désigne le fait que l’humanité de Jésus n’a aucune existence en dehors de l’incarnation de celui-ci. La nature humaine du Christ tire son existence de celle de Dieu et ne possède pas d’existence en soi et pour elle-même. L’anhypostasie est donc l’absence d’une personne humaine distincte de la deuxième personne de la Trinité préexistante

Elle indique que le Christ n’est pas venu habiter une personne humaine existant avant l’incarnation; il n’est pas, par exemple, entré dans un embryon déjà formée dans le ventre de Marie (une telle erreur serait proche de celle des ébionites). Ainsi, l’humanité qu’il a assumée est « impersonnelle », c’est là le sens d’anhupostatos : elle n’avait pas d’hypostase propre en dehors de l’union hypostatique.

 

 

Enhyspostasie

Anhypostasie et enhypostasie sont comme les deux faces d’une même pièce. L’enhypostasie désigne le fait que la nature humaine du Christ reçoit son existence de celle de Dieu, et ce notamment dans sa manière d’être (hypostase) de Parole incarnée. Cette manière d’être, cette hypostase, lui confère l’existence dans l’événement de l’union hypostatique, et c’est ainsi qu’elle possède un être concret : elle est enhupostatos

Autrement dit, le Christ a assumé une vraie nature (substance, essence) humaine, mais pas une personne (hypostase) humaine.

 

 

Pourquoi est-ce si important ?

De nombreux théologiens modernes rejettent ces deux notions. Blocher (La doctrine du Christ, 151) met en cause l’ignorance, une certaine crainte de voir la nature humaine du Christ diminuée, et peut-être une forme « d’ébionisme larvé ». Mais comme il l’expose un peu plus loin dans sa paraphrase de Berkouwer (qui lui-même paraphrase Bavinck!), de telles craintes sont infondées :

« Il s’agit d’exclure que la nature humaine formée en Marie et de Marie ait existé un instant par elle-même; si la nature humaine de Jésus avait eu une existence personnelle propre, à part celle du Verbe, Jésus n’aurait été qu’un homme en communion intime avec Dieu, et non pas Dieu. » (p.152, n.2)

Ainsi, « [L’Écriture] s’abstient soigneusement de dire que le Fils, ou Verbe, a pris ou assumé ‘un homme’ (comme déjà constitué), s’est uni à ‘un homme’. L’accent porte sur la chair (Jn 1.14; Rm 8.3; Hé 2.14; 1 Jn 4.2…) ou sur la similitude des hommes en laquelle il est entré (Rm 8.3; Ph 2.7; Hé 2.17) » (p. 152)

 

Seule ces deux notions peuvent à la fois expliquer l’union des deux natures « sans confusion ni séparation » et la relation asymétrique qu’elles entretiennent.

 

 

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