Trop de Christ dans l’Ancien Testament ?

Voici un titre qui sera sans doute une nouvelle fois accusé de clickbait ! C’est pourtant celui qu’a choisi Richard Schultz, professeur d’Ancien Testament à Wheaton College, pour son intervention lors de la rencontre 2019 de l’Evangelical Theological Society : « Too Much Jesus in the Hebrew Scripture? The Christocentric Hermeneutic and the Authority of the Old Testament ».

Schultz ancre son intervention dans la controverse actuelle sur les lectures christocentriques/christotéliques de l’AT dont je rendais compte il y a peu dans un article d’introduction (voir ici). Il démontre très rapidement que les motivations pour lire l’Ancien Testament de la sorte ne sont pas toutes associées au conservatisme doctrinal, comme on pourrait pourtant le penser.

 

 

1- Qui adhère à l’hérmeneutique christocentrique/christotélique ?

À « gauche »

Schultz note que plusieurs spécialistes associés au courant des « évangéliques progressistes » fait appel à ce type d’herméneutique. Il mentionne notamment Peter Enns, lui-même ancien de Westminster Theological Seminary et désormais professeur à Eastern University, son collègue Kenton Sparks, et enfin Eric Seibert, professeur d’Ancien Testament au Messiah College. Ces trois spécialistes utilisent la lecture christocentrique pour résoudre les difficultés qu’ils croient percevoir dans les nombreuses discontinuités AT/NT ainsi que dans les problèmes éthiques soulevés par certains passages.

Sparks, par exemple, utilise l’herméneutique christocentrique en réponse aux textes « moralement offensants » de l’Ancien Testament. Il distingue entre le « langage fracturé » (broken word), c’est à dire les affirmations offensantes des auteurs humains de la Bible, et le « langage sacré » (sacred word), autrement dit les paroles moralement acceptables qui proviendraient indubitablement de Dieu. Seibert, quant à lui, distingue entre « le Dieu de la Bible » –comprendre par là « le Dieu de l’AT »– et « le Dieu tel qu’il est », c’est à dire « le Dieu du NT ». Enns, enfin, propose une « trajectoire christotélique » bien plus élaborée. Il commence par lister les difficultés que posent à la fois l’inspiration de la Bible et la non-historicité de sections entières de l’AT. Il postule ensuite que la cohérence des Ecritures ne repose pas sur une correspondance avec l’histoire, mais plutôt dans le dans le témoignage qu’elle rend de cette réalité historique à la lumière de la personne de Christ. Ainsi, Christ est la direction générale de l’AT, ce qui n’implique pas que chacune des affirmations individuelles de l’AT soit vraie.

Malheureusement, ces trois approches ne résolvent aucunement les problèmes qu’elles soulèvent. Sparks rejette à la fois l’analogie de la foi et celle des Ecritures (« l’Ecriture est la règle infaillible de son interprétation », voir ici et ici) pour privilégier les paroles de Jésus dès qu’il perçoit la moindre contradiction intertextuelle ou, pire, dès qu’il y voit une tension avec les valeurs éthiques occidentales modernes. Seibert, dans une sorte de néo-marcionisme, oppose le Dieu de l’AT à celui du NT. Pire, lorsqu’il oppose le « Dieu du texte » (textual God) avec le « Dieu réel » (actual God), il contraste essentiellement sa propre conception de Dieu à celle de la Bible. La position de Enns est plus subtile, il est vrai, mais il renonce au final à la cohérence interne de l’AT en présentant Christ comme l’unique lien d’unité entre des textes disparates.

Pour Schutz, chacune de ces approches sape l’autorité de l’AT :

  • Elles font preuve d’un raisonnement circulaire en usant de Jésus – ou plutôt d’une certaine vision de Jésus – comme d’une clé de lecture des Écritures, alors que ce sont justement les Écritures qui devraient révéler Jésus
  • Elles nient l’autorité que Jésus lui-même conférait à l’AT. Si l’on déroule jusqu’au bout leur logique, l’AT ne peut être cette parole inspirée qui guidait la communauté de foi avant la venue de Christ.
  • Chacune de ces approches présuppose que Dieu ne corrige pas les auteurs humains qu’il utilise, mais qu’il les accepte tels quels dans le but de communiquer avec eux (le contenu de l’AT ne reflète pas le point de vue de Dieu, mais il utilise les erreurs de ces hommes pour pouvoir révéler Christ, son objectif le plus élevé). Il y a ici confusion entre accommodation et corruption, un thème sur lequel Daniel Saglietto a déjà écrit dans nos colonnes (voir ici).

 

 

À « droite »

Dans les cercles davantage conservateurs, particulièrement chez les « new calvinists », Schultz note un regain d’intérêt pour l’herméneutique christocentrique/christotélique. Ce phénomène s’explique selon lui par quatre influences majeures :

  1. L’exégèse approfondie de plusieurs textes clé du NT, tels Jean 1.45; 5.39-40 ou Luc 24.25-27.
  2. L’analyse plus fine de l’herméneutique apostolique (celle employée par les apôtres écrivant le NT pour citer l’AT), qui fait l’objet de plus en plus d’études à mesure que la recherche sur le phénomène intertextuel intra-canonique prend de l’ampleur.
  3. L’accent sur le méta-récit biblique et le développement de disciplines comme la théologie biblique, qui tend à davantage prendre en compte « la grande histoire » que révèle le texte.
  4. La prise de conscience de la négligence (ou du mauvais usage) de l’AT dans les Eglises modernes. Nombre de défenseurs de l’approche christocentrique se lamentent de la tendance générale à allégoriser ou à moraliser les textes de l’AT. Ils proposent en réponse une approche du type « Christ partout dans l’AT ».

 

L’approche christotélique conservatrice n’est cependant pas uniforme. En voici quelques exemples :

  • Chappel (Christ-Centered Sermons, xiii) considère chaque péricope individuellement. Il suggère « d’identifier comment le passage prédit, prépare, reflète, ou bien résulte de l’oeuvre de Christ ».
  • Clowney (Preaching Christ in All Scriptures, 11) part plutôt de la grande histoire de la rédemption : « Prêcher Christ depuis l’AT signifie que nous prêchons, non des sermons pour la synagogue, mais des sermons qui prennent en compte l’ensemble de l’histoire de la rédemption et sa réalisation en Christ ».
  • Goldsworthy (Preaching the Whole Bible, 113), quant à lui, se focalise davantage sur l’application : « L’application de chaque texte doit procéder théologiquement de la manière dont il s’applique à Christ »
  • Johnson (Him We Proclaim, 171, 180), enfin, considère qu’il est nécessaire d’émuler l’interprétation apostolique de l’AT, en particulier celle que l’on trouve dans l’épître aux Hébreux. Son approche est très similaire à celle défendue par Mandimby Ranaivoarisoa dans ce podcast.

 

 

2- Une méthodologie qui n’est pas infaillible

Même si les approches christotéliques conservatrices sont davantage acceptables que celles défendues par Enns ou Sparks, elles procèdent souvent de présupposés méthodologiques erronés. Jason Hood (« Christ-Centered Interpretation Only? » Scottish Bulletin of Evangelical Theology 27 [2009], 238,268) en relève au moins quatre :

  1. Une interprétation erronée des textes clés censés guider la méthodologie. Ainsi, Howard Marshall (Luke, 897) démontre qu’en Luc 24.27, le verbe diermeneuo (« expliquer ») implique que « celui qui parle [Jésus] choisit d’abord les passages qui peuvent être regardés comme ‘messianiques’, puis indique ensuite comment ils doivent être compris afin de pouvoir désormais ‘parler’ aux disciples ». Vu sous cet angle, ce sont certains passages seulement, et non tout l’Ancien Testament, qui devraient faire l’objet d’une interprétation christotélique.
  2. Une analyse de l’herméneutique apostolique polarisée. Hood note que nombre de citations de l’AT dans le NT concernent la vie chrétienne plutôt que Christ lui-même. La plupart, si ce n’est toutes les allusions au livre des Proverbes dans le NT obéissent à ce principe. Voir par exemple Pr 3.11-12/Hb 12.5-6; Pr 3.34/Jc 4.6 et 1 Pi 5.5; Pr 10.12/Jc 5.20 et 1 Pi 4.8; Pr 25.21-22/Rm12.20
  3. L’objectif de l’Ancien Testament est réduit de manière déséquilibrée. Les défenseurs d’une lecture christocentrique/christotélique ont raison de considérer l’AT comme un guide fiable vers la personne de Jésus, comme 1 Pi 1.10-12 et RM 16.25-26 l’indiquent. Toutefois, ils minimisent le fait que l’AT était déjà la Parole inspirée de Dieu pour le bénéfice des fidèles avant la venue du Christ, y compris en matière de conduite éthique ou d’instructions diverses.
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  4. Le christotélisme passe à côté « l’exigence divine » de chaque passage. C’est l’argument d’Abraham Kuruvilla, qui note par exemple que la lecture christotélique de Gn 22 met l’accent sur la provision de Jésus-Christ en tant que victime substitutive pour les pécheurs mais ignore presque totalement la fidélité d’Abraham, bien que celle-ci constitue pourtant le cœur du texte (cf. d’ailleurs Hb 11.17-19). Kuruvilla propose une approche « Christiconique » qui place prioritairement l’accent interprétatif sur l’exigence divine de chaque passage.

 

 

3- L’interprétation christocentrique et l’autorité de l’Ancien Testament

Pour Schultz, les évangéliques progressistes (si une telle chose existe) et les néo-réformés de type « new calvinists » remettent tous en question l’autorité de l’AT, bien que leurs approches soient radicalement différentes :

  • Chacune de ces approches dévalue l’influence directe de l’AT pour nos vies
  • Chacune de ces approches implique une emphase démesurée sur le christocentrisme : dans les cercles progressistes, cette approche ignore les textes réputés « offensants » ou « erronés »; dans les cercles néo-réformés, cette approche peut conduire à considérer uniquement l’AT comme un traité sur le Christ
  • Chacune de ces approches néglige l’importance du rôle de YHWH et de celui du Saint-Esprit  dans l’AT (à moins bien sûr de créer une relation d’équivalence entre YHWH et Jésus, ce que certains n’hésitent pas à faire).

 

Que faire, donc ? Sur la base d’Hébreux 1.1-2, Schultz suggère de privilégier une lecture théocentrique qui se focalise sur l’action du Dieu trinitaire dans l’histoire de la rédemption et qui lit chaque texte de l’Ancien Testament dans son contexte littéraire immédiat avant de tenter d’en déceler les implications christotéliques.

 

 

 

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Guillaume Bourin est pasteur de l'Église réformée baptiste de la Trinité, à Montréal (Québec, Canada). Il s'intéresse particulièrement à l'exégèse et à l'intertextualité de l'Ancien Testament, à la théologie biblique, et à l’ecclésiologie. Guillaume est titulaire de deux masters en théologie (M.Div., Th.M., Southwestern Baptist Theological Seminary, USA) et il est actuellement candidat au doctorat à l'Université d'Aberdeen (Ecosse).